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Paul-Marie Lapointe 1929-2011 – «Le plus grand poète qu’ait produit le Québec», disait Gaston Miron

Le poète Paul-Marie Lapointe photographié par Maurice Perron à L’Île-Perrot en 1948. Perron sera aussi le premier éditeur de cet artiste hors-norme, décédé hier à l’âge de 81 ans.

Photo : Maurice Perron – Musée national des beaux-arts du Québec
Le poète Paul-Marie Lapointe photographié par Maurice Perron à L’Île-Perrot en 1948. Perron sera aussi le premier éditeur de cet artiste hors-norme, décédé hier à l’âge de 81 ans.

Nous sommes en 1947. Un jeune garçon de 17 ans, venu à Montréal depuis Saint-Félicien afin de poursuivre ses études, présente à Claude Gauvreau des poèmes insolites où il cultive transgression et érotisme. À leur lecture, Gauvreau est enchanté: «Il faut publier», dit-il. Ce sera Le Vierge incendié, premier jalon d’une œuvre immense signée Paul-Marie Lapointe. Le poète est décédé hier, à l’âge de 81 ans. Il était un des écrivains les plus importants du Québec du XXe siècle, un des derniers de son époque à être parfaitement à la hauteur des Miron et Giguère.

L’oeuvre de cet homme calme à la prestance toute naturelle est reconnue à raison comme l’une des plus fortes de la littérature québécoise. Mais on n’arrive pas à comprendre facilement d’où elle put tirer sa force originelle, sinon d’une fulgurante jeunesse de surdoué, un peu à la manière d’un Rimbaud. Précoce, venu de nulle part, sans contact direct avec aucune avant-garde culturelle, un adolescent, Paul-Marie Lapointe, taille seul, dans des éclats de lumière, une synthèse unique entre son milieu nord-américain et des explorations culturelles plus ou moins inspirées par les surréalistes. Voici un extrait de Crânes scalpés (1948): «Les grands châteaux / poires pourries / avec quoi des vieillards à des femmes mutuelles / lapident leurs vacheries / les églises de faux sentiments / l’écroulement des cadavres / les haines dans les schistes séculaires. / Quand le marteau se lève / quand les bûchers vont flamber noir / sur le peuple déterminé.»

En entrevue en 1994 au Devoir, il confiait que sa connaissance des traditions culturelles, acquise en partie grâce aux études classiques qu’il fit à Chicoutimi, lui permit de repérer les balises propres à situer son oeuvre. «Peinture, musique, poésie: tout cela n’existe que parce que cela a existé. On ne peut faire d’oeuvre d’art si on ne part pas d’une autre oeuvre d’art. Et la motivation est alors de renouveler, ou de poursuivre.»

Il parlait encore volontiers de son premier livre. «Le Vierge, c’est un livre d’adolescent, disait-il, un livre de pureté et de découverte du monde. Je ne crois pas que je l’aurais écrit si je n’avais vécu dans une société à ce point noire et fermée. Ce livre exprime une révolte absolue, une révolte contre tout ce qu’il y avait de sinistre dans le Québec d’alors. Il y avait la crise. Et puis le nationalisme très fermé et très paysan de Duplessis. Ce n’était pas une société très drôle. Et le collège, le pensionnat, c’étaient aussi, malgré tout ce que j’en ai dit, des lieux fermés.»

L’édition originale du Vierge incendié, très rare aujourd’hui, est publiée par Maurice Perron aux éditions Mithra-Mythe. Cet éditeur-photographe vient alors tout juste de faire paraître le Manifeste du Refus global, rédigé par Paul-Émile Borduas. Les automatistes reconnaissent en Lapointe un des leurs. Le Vierge incendié sera repris plus tard à l’enseigne où se démène son ami Gaston Miron, les éditions de l’Hexagone, où Lapointe sera aussi, pour un temps, directeur littéraire, à l’époque où il devient un membre fondateur de la revue Liberté.

Mais n’allons pas si vite. Très tôt donc, Lapointe fréquente les gens de l’École des Beaux-Arts, des peintres, des écrivains, les artistes. Il lit René Crevel, auteur difficile à trouver dans le Québec de l’époque, auquel il rendra plus tard hommage dans écRiturEs (1980). Il écoute Claude Gauvreau, qui lui semble avoir tout lu. Dans l’immédiate après-guerre, dit-il, «j’avais besoin de révolte, mais je n’étais pas organisé sur le plan intellectuel pour faire la révolution». Il quitte donc la grande ville.

Il reviendra à Montréal, après avoir touché au journalisme une première fois, dans son coin de pays. Né en 1929 à Saint-Félicien, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, il mènera pratiquement toute sa carrière dans la métropole, comme journaliste. Mais après Le Vierge incendié, l’écriture lui apparaît plus difficile, comme il l’expliquait au Devoir en 1980: «J’avais dit ce que j’avais à dire. Je n’avais pas envie d’ajouter à cela.» Pendant dix ans, il ne publiera donc rien, même s’il continue d’écrire. Il apprivoise alors le monde, dira-t-il, avant de livrer Choix de poèmes: Arbres (1960). Puis, il s’inspire du jazz, de sa forme d’improvisation particulière.

Il écrit, explique-t-il, dans une totale liberté, afin d’affirmer quelque chose de précis, quitte à devoir pour cela ébranler le langage, le remettre tout à fait en question, comme il le fait volontiers dans certains livres, par exemple dans ce pavé qui a pour titre écRiturEs (1980).

«La poésie, disait-il, est la forme suprême de l’expression. Mais elle est rare: parce qu’elle est impossible s’il n’y a pas de révolte, d’âme et de remise en question. Ainsi, je ne crois pas que la véritable poésie soit très répandue aujourd’hui. Ou qu’elle soit possible à la télévision.»

Ailleurs, il affirmait avoir «toujours pensé qu’on écrit pour les âmes, pour la partie un peu secrète et importante de nous». Pour les âmes (1993), ce sera le titre d’un recueil où il tente de poursuivre son avancée en littérature, à la recherche de possibilités nouvelles, toujours sans contrainte.

«Les gens qui n’aiment pas les oeuvres libres, disait-il, sont de ceux qui n’aiment pas la liberté, très souvent. Ce sont des gens qui aiment plutôt l’ordre, le déjà-vu, le déjà-entendu. Mais la création, c’est justement le contraire du cliché. L’art, c’est comme l’amour: c’est un moment privilégié de l’existence humaine.»

Pour gagner sa vie, Lapointe entre au quotidien La Presse, puis se lance dans l’aventure éphémère du Nouveau Journal. Il sera par la suite rédacteur en chef du magazine MacLean, ancêtre de L’Actualité. En 1964, on le voit apparaître dans son propre rôle d’homme sensible et bien au fait du monde dans un film aux accents révolutionnaires réalisé par Gilles Groulx: Le Chat dans le sac. Il entre à Radio-Canada en 1969, où il devient directeur de la programmation à la radio. À l’époque, la radio de nos impôts compte en son sein nombre de littéraires, dont Hubert Aquin, André Langevin, Jean-Guy Pilon, Réginald Martel, Wilfrid Lemoine et Gilles Archambault, pour ne nommer que ceux-là.

Paul-Marie Lapointe restera attaché à Radio-Canada jusqu’en 1992, au moment de savourer sa retraite dans les Laurentides et, assez souvent aussi, au sud du Rio Grande, où la vie des «Tabarnacos» lui inspire Le Sacre (1998), un livre aux accents joyeux. «Il s’agit de parvenir aussi à rigoler un peu devant le sérieux criminel des gens qui nous dirigent, pour dire que le monde, ce n’est pas que ça, c’est aussi des millions de personnes qui réussissent à se lever le matin et à trouver des raisons de vivre.»

Il a reçu notamment le prix Athanase-David, le prix d’État en littérature le plus prestigieux du Québec, le Prix du Gouverneur général, le Prix de la Francophonie Leopold-Senghor. L’Université de Montréal l’a fait docteur à titre honorifique. Ses poèmes ont notamment été traduits en anglais, en ukrainien, en hébreu et en portugais.

En 1999, il se voit décerner le prix Gilles-Corbeil, doté d’une bourse de 100 000 $. À cette occasion, le poète formule une charge contre les égorgeurs de société. «Les gouvernements, dit-il alors, de plus en plus soumis aux lois du marché, trahissent leur mandat, qui est de veiller au bien-être de leurs collectivités, et se mettent plutôt au service des nouveaux maîtres du monde.»

Gaëtan Dostie, véritable bibliothèque vivante de la poésie québécoise, rappelle à juste titre qu’au sujet de Paul-Marie Lapointe, Gaston Miron affirmait qu’il était «le plus grand poète que le Québec ait produit», en prenant toujours soin d’ajouter «depuis le Régime français».

Source : Le Devoir 17 août 2011