Category: Politicailleries

«Un peu d’agitation donne du ressort aux âmes, et ce qui fait vraiment prospérer l’espèce est moins la paix que la liberté.»

«À quoi bon chercher notre bonheur dans l’opinion d’autrui, si nous pouvons le trouver en nous-mêmes?» Discours sur les sciences et les arts (1750)

«Ainsi nul ne dit jamais ce qu’il pense, mais ce qu’il lui convient de faire penser à autrui; et le zèle apparentde la vérité n’est jamais en eux que le masque de l’intérêt.» Julie, ou la Nouvelle Héloïse (1761), II, Lettre XIV

«Apercevoir, c’est sentir; comparer, c’est juger; juger et sentir ne sont pas la même chose.» Emile ou De l’éducation (1762)

«Après avoir fait les délices des sociétés les plus aimables, il mourut de douleur sur un vil grabat.» Les Confessions (édition posthume 1782-1789)

«Au fond, l’argent n’est pas la richesse, il n’en est que le signe; ce n’est pas le signe qu’il faut multiplier, mais la chose représentée.» Du contrat social (1762)

«Au moins se doit-on à soi-même de rendre honneur à l’humanité souffrante ou à son image, et de ne point s’endurcir le coeur à l’aspect de ses misères.» Julie, ou la Nouvelle Héloïse (1761), V, 2

Pro bono publico

À l’ère des mégaspectacles, des festivals et des superproductions, la culture est-elle condamnée à se justifier par le discours économique?

«Pour le bien du public» - U2360º Tour : le premier des concerts du week-end était offert hier soir dans un stade spécialement érigé à Montréal.

Photo : Jacques Nadeau – Le Devoir
«Pour le bien du public» – U2360º Tour : le premier des concerts du week-end était offert hier soir dans un stade spécialement érigé à Montréal.
U2 déploie ce week-end sa formidable machine à générer du plaisir et du pognon. Normal. La culture est une industrie; l’art, un produit. Même la poésie a son marché, alors, hein? Seulement, comment et pourquoi en est-on arrivé là? Et y a-t-il même moyen de résister?

On sait ce que vaut maintenant le U2360º Tour, dont le premier des concerts du week-end était offert hier soir dans un stade spécialement érigé à Montréal: bon, pas bon, le supermégaspectacle a déjà rapporté 740 millions en revenus juste aux guichets, ce qui en fait la tournée la plus lucrative de l’histoire de la musique. L’ancien record appartenait aux Rolling Stones, qui ont engrangé à peine 660 millions avec A Bigger Bang Tour, entre 2005 et 2007. Pas fort, les papis…

Dans tous les cas, il faut ajouter les non moins lucratives recettes des produits dérivés du produit principal. Un fan dépenserait une quinzaine de belles piastres en moyenne. Ils sont 80 000 par représentation au stade youtouesque.

U2 joue pour le bien de tous, mais il ne s’active pas vraiment pro bono publico, comme disent les juristes, à titre gracieux, quoi. La musique qui adoucit les moeurs endurcit donc aussi les portefeuilles. Celui de Paul David Hewson, dit Bono, chanteur et auteur de la formation irlandaise, pèse son milliard de dollars, sans compter les profits de la présente tournée, évalués à plus du tiers des revenus.

Il n’y a pas que ça, évidemment. Le baobab du nabab de la pop cache une forêt où la culture triomphe en business pour vendre des produits plus ou moins artistiques. Même les PME et les entrepreneurs-créateurs en marge justifient leur existence (et leurs subventions) à coups de retombées économiques et de créations d’emploi. Reprenons et généralisons donc la question fondamentale à plusieurs milliers de milliards: quelle est la valeur de l’art? La culture est-elle maintenant condamnée à trouver ses justifications premières dans le marché et dans le discours économique, en glissant pour ainsi dire d’une valeur à l’autre, du sens aux sous?

La mercantilisation généralisée

«Il reste par bonheur nombre de lieux et d’acteurs qui résistent à l’emprise de ce discours d’asservissement économiste, mais il est vrai que la tendance très largement dominante est bien celle d’une mercantilisation générale des esprits et, par suite, des pratiques, répond par écrit Pierre Popovic, professeur de littérature de l’Université de Montréal, spécialiste des théories du discours. «Pour en rencontrer un exemple des plus communs, il suffit d’écouter la façon dont les invités sont présentés dans les émissions dites « culturelles » et dans les talk-shows à la radio ou à la télévision. Cela donne lieu à des exercices d’adoration extatique de ce type: « Voici X qui a vendu 15 millions d’exemplaires de son dernier album. Waouh! » ou « C’est un honneur de recevoir Y qui a conquis le coeur de centaines de milliers de lecteurs. Waouh! » Il ne faut pas s’y tromper: ce genre de propos est plus retors qu’il n’y paraît. Ils laissent et font croire que le fait d’avoir vendu énormément est en soi un critère de qualité musicale ou littéraire et qu’il y aurait dans l’énormité des chiffres de vente une manière de vertu: les acheteurs seraient allés spontanément, naturellement vers la musique de X ou les romans de Y. C’est évidemment faux. La demande est créée de toutes pièces et l’émission, dans sa forme même, fait partie intégrante du processus de fabrication du succès de X ou de Y.»

Le Français Patrick Viveret appelle «écoligion» cet enfermement dogmatique dans l’idéologie du marché. Ce système de croyances a son clergé dans les centres de recherche, les universités et les médias, certaines grosses légumes faisant la triple trempette. C’est le cas de Nathalie Elgrably-Lévy, enseignante à HEC, membre du conseil d’administration de l’Institut économique de Montréal, un think tank de droite, et chroniqueuse au Journal de Montréal (JdeM). Elle y défendait récemment l’idée que seul le marché doit décider du sort d’une oeuvre: si ça se vend, tant mieux; sinon, tant pis. Le mois dernier, l’animatrice Krista Erickson, du réseau Sun TV, a passé à la casserole la danseuse contemporaine Margie Gillis sur le thème connexe de l’absurdité des subventions à un art jugé futile et insensé.

«Comme nous avons pu le constater avec le coup monté de Krista Erickson aux dépens de Margie Gillis, la doxa utilitaire est bien ancrée chez les gens de la droite néoconservatrice, écrit au Devoir Alain Roy, fondateur et directeur de la revue culturelle L’Inconvénient, lui aussi interrogé par courriel. La question de fond dans le débat sur le financement public des arts est la suivante: est-ce que nous consentons collectivement à ce qu’une part de l’économie relève de la pure dépense et que cette pure dépense ait pour fonction de remettre en question le primat de l’économie? Question manifestement trop sophistiquée pour Krista Erickson et les gens de Sun News. On pourrait se contenter de rire de ce genre de journalisme-poubelle, mais il est quand même un peu inquiétant de savoir qu’il émane de notre PKP [Pierre Karl Péladeau, propriétaire de Sun TV et du JdeM], lequel siphonne d’ailleurs allègrement les fonds publics pour ses propres publications de supermarché.»

M. Roy explique cet emportement dans l’utilitarisme et le tout-au-marché dans le discours entourant la culture par une «réduction de l’existence vécue comme rassurante» avec des formules simples en rapport avec la réussite, la performance et le profit. «L’utilitarisme « encadre » les hommes alors que l’art, selon le mot de Rilke, a plutôt comme vocation de nous projeter dans l' »Ouvert », poursuit-il. La contemplation esthétique peut prendre la forme d’un ravissement, mais ce ravissement n’est jamais loin d’un certain vertige, d’une prise de distance face au monde qui nous apparaît alors dans sa pure contingence; et le contingent, le non-nécessaire, l’inutile, le hasard sont toujours un peu inquiétants pour les êtres de raison que nous sommes.»

La doxa économiste

M. Popovic relie plutôt cette dérive de la mercantilisation générale des esprits au double triomphe de la révolution conservatrice et du néolibéralisme, en même temps qu’à l’incapacité des discours d’opposition à défendre la culture libre et critique, leurs propres «grands récits militants» ayant disparu. «Dans de telles circonstances, la doxa économiste n’a eu aucun mal à occuper tout le terrain, et nos petites lâchetés ordinaires (je me mets dans le lot) ont fait le reste, note-t-il. Entendons bien qu’il ne s’agit pas de nier que la culture a toujours accompagné les marchands et qu’elle a besoin de ses propres marchands (des éditeurs, des diffuseurs, des artisans, etc.), mais de rappeler que la création littéraire et artistique doit être aussi libre que possible pour assumer le rôle multiple et complexe qui lui a été dévolu depuis — grosso modo — les premiers élans avant-coureurs de la Renaissance: rôle de soutien critique aux projets d’émancipation individuelle et collective, de consolation face à la souffrance, de critique des évidences conjoncturelles, de lecture inventive du monde tel qu’il va, de mise en crise des idéologies, de brouillage et d’opacification des argumentaires monologiques, etc. Les oeuvres qui en ont résulté n’ont jamais pu le faire qu’en bataillant contre des tentatives d’instrumentalisation issues de pouvoirs externes, religieux d’abord, politiques ensuite, économiques hier et aujourd’hui.»

Aucun «secteur» ne semble à l’abri. Le professeur observe les effets concrets de la dérive dans la disparition du cinéma d’auteur italien ou allemand au profit de productions commerciales, formatées, misant sur une «hystérisation des affects et des pulsions». De même, en littérature, tout ce qui n’est pas rentable semble maintenant tenu pour «pittoresque ou supprimé».

«Premièrement, on constate que l’essentiel de la couverture médiatique est consacré à ce qu’on pourrait appeler les arts spectaculaires: cinéma, cirque, musique pop, danse, théâtre, enchaîne Alain Roy. Les arts discrets, ceux qui comme la littérature ou la peinture sont abordés sur le mode du recueillement silencieux et privé, se trouvent alors marginalisés, car il n’y a sans doute rien de plus incompatible avec l’appareil médiatico-publicitaire qui carbure aux effets de masse, à l’effusion mimétique. Deuxièmement, le tout-au-marché se manifeste dans la dissolution de la littérature au sein de la catégorie du livre. En examinant les brochures publicitaires de nos grandes chaînes de librairies, il est assez triste de constater que la « vraie littérature » y est à peu près absente, délogée qu’elle est par les livres de recettes, les guides pratiques, les manuels de croissance personnelle, les biographies, les polars, les livres jeunesse, la chicklit, les harlequinades, etc.»

Ou les livres sur U2? Dans sa chanson God Part 2, on retrouve ceci: «Don’t believe in riches / But you should see where I live». Une chanson fort agréable par ailleurs, là n’est pas la question, on se comprend, la valeur du groupe se mesurant aussi de cette manière…

Source : Le DevoirStéphane Baillargeon samedi 9 juillet 2011

À propos de la création

« […] j’aime ça faire des documentaires sur des choses que personne ne connaît, et moi non plus. En bas de ça, ce n’est pas intéressant. […] Tu sais, quand on a fait L’erreur boréale, qui connaissait la foresterie au Québec ? Rien. Tout le monde [tenait ça pour] acquis, ça va bien, il y a bien du bois, il va toujours en avoir. Là on arrive – bang ! -, ce n’est pas ça [du tout]. Et puis là, on fait ce film-là, moi j’apprends un peu aussi comment ça fonctionne, la gestion de forêts, tu sais, c’est quoi ça, cette grande abstraction-là si importante. Là c’est le fun, là, [maintenant] c’est avec les Algonquins – je ne les connaissais pas. Donc, là, c’est un plaisir parce qu’en même temps que j’apprends, bien le monde [va] apprendre aussi, ça, c’est clair. Ça fait que, ça, c’est cela que j’aime beaucoup des documentaires. »

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« Le monde, il faut que tu leur projettes un univers, il faut qu’ils rentrent dedans, puis ils vont « tripper » pendant trois minutes. Faut qu’ils « trippent » pour de vrai, là. C’est ça qui est la job. […] Il y a juste des mots qui flottent avec un petit peu de musique, puis ils sont dedans jusqu’aux dents. Il n’y a pas d’écran, il n’y a pas de projecteurs, pas de pop-corn, ils sont aux vues. C’est, c’est fantastique. Du cinéma pour les aveugles. »

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« […] de façon générale, j’ai toujours plus de musique en avance, parce que quand tu as trouvé ton thème, sur une chanson, tu as beaucoup de fait, déjà. Après, c’est des nuances. Mais quand tu as trouvé le titre de ton poème, il reste tout le poème à faire encore. C’est plus dur, c’est plus dur, ça. »

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« […] la chanson aussi c’est un art extrêmement… c’est très, très délicat, c’est un univers en deux minutes et demie. »

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« Il ne faut pas que tu sentes jamais la rime, puis il faut qu’elle soit là. Il faut que tu la ressentes. Il ne faut pas que tu y penses. Tu sais, aujourd’hui, tu écoutes une chanson, il y a des fois j’écoute des chansons qui viennent de sortir, et je devine trois phrases avant ce qui va arriver. »

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« Je peux me passer de la scène n’importe quand. Facilement. Ce n’est pas une drogue. Pas vraiment. Peut-être que je me trompe, il faudrait que je l’essaye un temps. »

« C’est souvent le dilemme des artistes, ça prend 23 ans pour écrire le premier album et il faut que tu produises le deuxième en six mois. »

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« La poésie, souvent, ça marche en confrontant des choses qui, en principe, ne se confrontent pas. Il y a un terme […] c’est le choc des images, tu sais. Puis, c’est ça qui frappe […] chez nous ou en région, je ne sais pas, on appelle ça “parler en fou”. »

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« […] c’est quand même un art, faire une chanson, c’est une pièce d’orfèvrerie, ça prend beaucoup de ta tête, tes yeux, tes sentiments, des affaires que tu ne comprends même pas comment ça fonctionne. Ça demande une concentration inouïe. »

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« [L’inspiration] ça ne se commande pas. Tu sais, ça se conditionne, mais ça ne se commande pas. »

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« Quand j’écris, je construis une chanson, il faut que les repères soient identifiables par tout le monde, facilement. Tu sais, je n’emploie pas beaucoup de concepts abstraits comme “pensée” ou “croire” ou… Ça, ça veut dire n’importe quoi pour tout le monde. Mais si tu mets une chaise, tu mets une table, tu mets un “char”… tu sais, quelque chose de précis […] Tu roules ça, des objets identifiables et des situations identifiables. Là, c’est la base. On est dans le concret. Tout le monde voit l’histoire. C’est toujours une histoire […]. »

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« C’est toujours une histoire, c’est toujours une histoire, on ne s’en sortira pas, on est des humains, nous autres, depuis qu’on est sur le bord du feu, il y a deux millions d’années qu’on se conte des histoires, ça ne changera pas, ça. C’est toujours… Un bon conteur d’histoires va toujours être capable de fasciner son monde ou de le transporter. »

À propos de l’identité

« […] même dans l’histoire, je me suis même demandé s’ils n’avaient pas envisagé ça, de tuer [les Amérindiens]. Mais, ça ne se faisait pas, comme on dit, on n’est pas des Américains, peut-être. Mais quand en 1850-1860, quand l’industrie du bois est arrivée, ils étaient carrément dans les jambes, eux autres. Donc là, ils les ont ramassés dans deux grandes réserves, les Algonquins – une à Maniwaki, et l’autre, à lac Témiscamingue -, mais c’étaient des camps de réfugiés, ce n’était pas d’autre chose que ça. C’était carrément de l’apartheid. Mais dans le but de les assimiler, leur faire perdre leur langue… Ils se disaient qu’en une vingtaine d’années, ils feraient la job. [Mais] ça a fait le contraire. Ça les a raffermit dans leur différence. »

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« Coupé à blanc en français ou bien en anglais, quelle différence ça fait ? Ce n’est pas prêt là, tu sais… Je ne le vois pas, le projet. Tu ne peux pas faire l’indépendance en même temps, puis continuer à gaspiller ton territoire. »

À propos du temps

« […] les gens ont dit : “Ça ne bouge pas, ça ne bouge pas.” Mais en général, les gens sont pris dans leur vie quotidienne, c’est bien préoccupant, tu sais. Moi, je suis un peu libre de mon temps, ça fait que je peux faire un certain travail que les gens n’ont pas le loisir de pouvoir faire. Je regarde ça, les chiffres, on voit ça, des fois, les chiffres, l’occupation d’une journée par l’ensemble de la population mondiale, c’est effrayant. »

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« […] les organisations ont beaucoup de difficulté à se dynamiser, à avoir du monde. Le monde, la majorité du monde… Ils regardent la télévision trois heures par jour. C’est la moyenne, ça. C’est 21 heures par semaine. Franchement, c’est beaucoup. Mais ce n’est pas juste au Québec, c’est à la grandeur de la Terre. C’est comme ça, c’est un phénomène, mais le monde est gelé par la télé. C’est ça que je voyais… J’hallucine. Vingt-et-une heures par semaine. Tu divises par sept jours, ça fait trois. Là, t’en travailles huit, t’en dors huit, t’en voyages deux, trois, t’en manges une couple… T’as le temps de te brosser les dents, puis c’est tout. »

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« Du temps libre. C’est ça, la plus grosse richesse. Du temps libre, puis de la soupe, puis t’es correct. »

À propos de la société

« Les premiers grands essais de libération ici, ça a été fait par des gars comme Leclerc, puis Vigneault, quand même, c’est des poètes, ça. […] Mais ce qu’ils disent, en fait, c’est qu’ils réactualisent quelque chose qui se perd dans le silence, qui se perd dans le quotidien. C’est le fait qu’on est quand même grégaire, tu sais, on vit ensemble, qu’on le veuille ou non, qu’on y pense ou non, on vit ensemble. Et je l’ai vu, il y a pas longtemps, sur un mur à Paris : “Ce n’est pas vrai qu’on est seul et individualiste, on est grégaire et dominé.” Je trouvais ça bien, tu sais… Les poètes, souvent, ce qu’ils font, c’est qu’ils rappellent cette chose de la nature tout à fait fondamentale. »

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« Ici, au Québec, on a une situation particulière, c’est parce que les Indiens n’ont jamais rien cédé. À partir de la rivière des Outaouais jusqu’aux Rocheuses, il y a des traités qui couvrent tout l’ensemble : c’est à cause du chemin de fer. Rendu au Québec, non, rien. Pourquoi qu’ils faisaient signer les traités avec les Indiens de l’Ouest ? C’est parce qu’ils reconnaissaient qu’ils avaient un certain droit sur le territoire. Mais, sans ça, tu ne fais pas de traités, si tu ne reconnais pas ça. Mais ils faisaient un traité pour l’éteindre tout de suite après, tu sais, éteindre les droits tout de suite après. Au Québec, ça ne s’est jamais fait encore. Les Algonquins pourraient exproprier Mont-Tremblant. »

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« Là, [les compagnies forestières] ont tout écrémé ça. Quand ils disaient qu’on prenait juste… on laissait les bons géniteurs, on prenait des arbres malades, ou bien on faisait une sélection… C’était tout de la fraude ça, ce n’était pas vrai, ça. Ils allaient chercher le plus gros numéro, puis les plus gros arbres. […] Là, j’attends les chiffres pour 2006, de combien de bois a été coupé au Québec. Mais le rapport Coulombe, quoi, c’est 2004. Dans ce temps-là, on coupait à peu près 30-31 millions de mètres cubes par année. Alors que la forêt en produit à peu près une vingtaine naturellement. Un tiers de trop. Mais l’année qui a suivi le rapport Coulombe, ils ont coupé 33 millions de mètres cubes : record absolu. »

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« Qu’est-ce qu’il dit, le rapport Coulombe ? Il dit : “On ne peut plus fournir les usines selon [leur] capacité, mais selon la capacité de la nature à fournir du bois aux usines.” C’est ça qu’il dit. C’est un peu ça, une gestion écosystémique. À l’heure où on se parle, le ministère responsable d’attribuer le bois, le ministère des Ressources naturelles, n’a pas encore contacté le ministère de l’Environnement. C’est lui qui dispose de tout l’élément éco-forestier […] Il faut que ces recommandations du rapport Coulombe se fassent. […] il faut sortir les grosses compagnies du bois, c’est les compagnies qui nous coûtent très cher […]. »

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« […] les journalistes, aujourd’hui, ils n’ont pas le temps. Encore plus en région. Souvent tu as des hebdomadaires […] où est-ce qu’il y a un journaliste qui est [pris] pour écrire tout ce qu’il y a dedans, des sports jusqu’aux morts. Tout. Ça fait qu’il n’a pas le temps. Tout ce qu’il fait c’est qu’il prend les communiqués du gouvernement, puis les communiqués des compagnies, puis il les recopie. »

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« Ah ! Changer le monde ! […] Je ne sais pas qu’est-ce qu’on serait si on n’avait pas eu de poètes. Qu’est-ce qu’on serait devenus ? C’est quelqu’un qui a dit ça [il n’y a] pas longtemps : les arts, peut-être que les arts, ça ne sert à rien, mais s’ils n’étaient pas là, ce serait [vraiment] plate. Ça, c’est tout ce qu’on peut dire. De là à changer le monde, je ne penserais pas. Mais c’est fort pareil, la poésie. D’ailleurs, j’avais… j’ai donné une série de conférences dans les cégeps, les universités et mon cour s’appelait La poésie fait rouler l’économie, et c’était bien, bien sérieux. »

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« Mais tu sais, c’est l’histoire du territoire, ça. Tu sais jusqu’à récemment, je pense […] c’était un trait particulier du Canada. C’est une majorité du monde qui vit autour de villes-usines comme ça. […] c’est la loi de la compagnie […] On pense toujours que le pattern a été le suivant : au départ, il y avait les Indiens, hein ? Ensuite de ça, il y avait des Blancs. Mais, en fait, ce n’est pas exactement comme ça que ça s’est passé, et puis ce n’est pas exactement comme ça que ça se passe encore aujourd’hui. T’avais des Indiens, ensuite, c’est les compagnies qui sont venues. Les forestières, les minières et, plus tard, l’Hydro. Eux autres, ils ont mis… ils ont “locké” la ressource. C’est tout encore des contrats africains, ça là. C’est vingt-cinq ans, puis la loi des mines bien, ça, c’est pour toujours. Puis tasse-toi si je pense qui va y avoir un gisement qui est là, la société alentour de ça, c’est une quantité négligeable, là, tu sais. Et puis, c’est encore comme ça. »

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« Les jeunes, ils ne désertent pas les régions, c’est les régions qui ont déserté [les jeunes]. »

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« Ce n’est pas le poids des mots. C’est qu’à un moment donné, il faut toujours que tu escomptes que le monde [a] une tête sur les épaules, et puis le cœur à la bonne place. Quand tu pars de ce principe-là, tu vas toujours être capable d’aller [le] rejoindre. »

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« [Mon père], lui, il est d’une école où est-ce qu’il pouvait retourner dans le même secteur forestier deux, trois fois dans leur vie. […] jusqu’à après la guerre, tu n’avais pas le droit de toucher à un arbre en bas de huit pouces. Puis, comme les coupes se faisaient l’hiver, sur des sols gelés, bien, toute la régénération était tout le temps là. Ça repoussait tout le temps. Il n’y a pas d’autre manière de faire de la foresterie. Ça fait que c’est l’appétit, c’est l’appétit des grosses compagnies qui a fait… Bien, on en veut plus, on en veut plus, on en veut plus. Ce n’est pas qu’ils ne faisaient pas d’argent, c’est qu’ils n’en faisaient pas assez. C’est ça, le problème. Ils ont rentré les abatteuses, ils ont aussi… ils ont réussi, pendant des années, à justifier que ça pouvait être bon pour la nature. En tout cas, mon père puis ses chums forestiers, ils n’en croyaient rien. Il disait : “Non, non, ça c’est du pillage. Point final.” Puis il disait : “Ça, c’est politique. C’est politique.” Je ne comprenais absolument rien de ce qu’il voulait dire. Mais là, j’ai compris. »

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« C’est rare que tu entendes parler du monde qui [a] dit : “Bien si une compagnie fait de l’argent, c’est parce que c’est nous autres qui lui fait faire de l’argent.” C’est Chartrand qui disait… il a tellement raison, il dit : “Tu vas mettre un million de dollars sur le bord du chemin, la “pitoune” sortira pas toute seule, là, tu sais, ça prend du monde. ” Mais on est encore comme ça, les compagnies, ici […] on n’a rien de ça, tu sais, on a [que] les salaires. On reste encore, au Québec… on est au niveau des salaires, tu sais, on n’est pas participant à rien, on n’est pas – et c’est de moins en moins syndiqué, aussi. […] on retourne dans les années 1940. »

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« On prend la ressource, puis that’s it. Ce n’est pas fait [l’indépendance du Québec]. Pourtant, tu sais, s’il y avait une place où est-ce que la souveraineté aurait pu être faite, c’est bien dans les ressources naturelles, c’est à nous autres. Dans les forêts. C’est à nous autres, c’est la Constitution canadienne qui le donne, les provinces sont propriétaires de leur territoire, c’est ça, la Constitution canadienne. »

À propos de l’échec

« [Les membres du groupe Abbittibbi], on s’était séparés dans des conditions qu’on n’acceptait pas. Ça a toujours été frustrant, on a travaillé comme des démons pendant cinq, six ans, puis il n’y a rien qui arrivait. Puis là, c’est plate. Là, tu te sépares, t’es pauvre, t’es cassé… Mais jamais en mauvais termes, par exemple. Ça fait que quand j’ai eu l’occasion, avec le succès de Tu m’aimes-tu… Il faut dire que j’étais producteur de mes propres affaires, pour la simple raison que personne n’en voulait. Ça fait que là, donc, j’avais la part du producteur qui est beaucoup plus importante que celle de l’artiste, là. Ça fait que c’est avec ça que j’ai produit [Chaude était la nuit, le disque d’Abbittibbi]. »

 

Source

du déménagement !

Hier, j’ai présenté la musique de Fred Pellerin à un de mes élèves. J’ai demandé à ce dernier ce qu’il en pensait. Celui-ci m’a répondu avec un quelconque dégoût «j’ai de la misère avec le joual.» Je trouvais que son attitude face à sa propre langue représentait de façon évidente un exemple du phénomène de colonisation.

Ça m’a rappelé ce texte que Gaston Miron à écrit en 1973 sur la chose:

Décoloniser la langue

Quelle est la situation de la langue au Québec?

Je veux préciser que je ne suis pas linguiste. Lorsque je parle de langue, la mienne, la nôtre, c’est en relation avec un travail de parle et d’écriture qui est le mien comme écrivain. Mon propos découle davantage d’une réflexion sur la langue et d’observations sociolinguistiques que d’étude de la langue en soi. En cours de route, soit pour communiquer, soit pour m’exprimer, j’ai pris conscience de carences linguistiques, de difficultés du même ordre, qui avaient provoqué des traumatismes et des conflits chez moi.

C’est alors que je me suis remis en question non seulement dans ma pratique d’écrivain mais comme sujet parlant dans ma société. J’ai fait pour mon compte une sorte de procès de mon langage, et principalement de la langue qui est une modalité particulière du langage, qui est instrument de communication dans sa fonction essentielle, de «compréhension mutuelle», dit André Martinet.

J’ai cherché à comprendre comment la langue fonctionnait chez moi et quelle était le fonctionnement de la langue commune à l’échelle de mon entourage et de la communauté. Peu à peu s’est imposé à moi le constat que j’étais devenu, pour une bonne part, étranger à ma propre langue, que celle-ci subissait à mon insu l’intrusion d’une autre langue, en l’occurence l’anglais. Je ne savais pas l’anglais, et cependant j’étais un unilingue sous-bilingue: je savais une centaine d’expressions toutes faites comme where is Peel Street?, qui me permettent d’être fonctionnel et directionnel dans cette société.

Quand je lisais: Glissant si humide, je croyais que c’était du français, je comprenais parce qu’en même temps je lisais Slippery when wet, alors que c’est de l’anglais en français, c’est l’altérité. Pendant dix ans j’ai emprunté des centaines de fois les autoroutes sans tiquer au sujet de la signalisation: Automobiles avec monnaie exacte seulement/Automobiles with exact change onlyPartez au vert/Go on green, etc., et j’ai constaté que des milliers d’usagers en faisaient autant.

Un jour, j’ai ressenti un étrange malaise, presque schizophrénique. Je ne savais plus dans ce bilinguisme instantané, colonial, reconnaître mes signes, reconnaître que ce n’était plus du français. Cette coupure, ce fait de devenir étranger à sa propre langue, sans s’en apercevoir, c’est une forme d’aliénation (linguistique) qui reflète et renvoie à une aliénation plus globale qui est le fait de l’homme canadien-français, puis québécois, dans sa société, par rapport à sa culture et à l’exercice de ses pouvoirs politiques et économiques.

Cette situation existe-t-elle toujours?

[…] Notre langue comme outil de communication, et même d’expression, est toujours dans une situation prépondérante de diglossie. Ce terme désignerait une situation où une communauté utilise, suivant les circonstances, un idiome plus familier et de moindre prestige (le français) ou un autre perçu comme plus savant, plus recherché et prestigieux (l’anglais). Mais la situation est encore plus complexe car non-seulement sommes nous au prise avec un idiome perçu comme prestigieux (l’anglais), mais à l’intérieur même des dialectes québécois et français certains voudraient nous faire adhérer à un dialecte lui aussi perçu comme prestigieux: le français international.

Là encore, , cette situation renvoie au statut du sujet parlant, l’homme québécois, son statut social dans la société canadian, et dans sa propre société où il est majoritaire. Pourtant sa langue n’est le signe d’aucune promotion sociale, d’aucune mobilité verticale, sauf dans les cas où la société québécoise constitue un marché. Il n’est relativement à l’aise pour sa communication que dans les domaines de l’intériorité culturelle: la religion, l’école, la famille, les services, les manifestations spécifiquement culturelles. Ces domaines correspondent d’ailleurs aux pouvoirs partiels dont il dispose à Québec, que ses pères ont durement négociés et payés par le passé, au prix d’échecs et de guérillas parlementaires, et sur lesquelles il s’appuie pour résister, pour se survivre comme entité culturelle et linguistique distincte.

[…]

Il en vient à percevoir sa culture, et sa langue qui en est le produit, comme dévalorisées, pour usage domestique seulement. […] L’homme québécois n’est pas à blâmer pour cette situation, il n’a pas à rougir non plus de sa langue commune qui se dégage de l’ensemble de ses dialectes, qui tient le coup. Les responsables, se sont les élites politiques et bourgeoises en collusion avec la minorité possédante canadian du Québec et le centralisme d’Ottawa, qui le maintiennent sur son propre territoire dans un modèle de société coloniale infériorisant.

Cet extrait est tiré du recueil monument de Gaston Miron, L’homme rapaillé paru en 1998 aux Éditions Typo, pp. 207-218

Cher père Noël, c’est pour te rappeler que cette année tu m’as pris un de mes auteurs favoris, John Updike; tu m’as pris un des mes anthropologues favoris, Claude Lévi-Strauss; tu m’as pris un de mes meilleurs amis, Pierre Gobeil; tu m’as pris un de mes chanteurs favoris, Alain Bashung; tu m’a pris un de mes polémistes favoris, Pierre Falardeau. Je ne te reproche rien, père Noël. C’est juste que je me demandais si tu savais que Stephen Harper, actuellement à Copenhague, est un de mes politiciens favoris…

Source : http://bit.ly/5RU7vC

Un article du Devoir d’aujourd’hui nous informe que la France dispose d’un budget de 750 millions d’euros pour numériser son patrimoine culturel. Ça me semble honnête.

Il y en a des choses à numériser : livres, films, oeuvres audio et le reste.

http://bit.ly/8MXbwi

Avec tout ça, je me demande quand les dirigeants québécois prendront la même initiative?

Encore une fois, le représentant du peuple canadien, l’hononorable Stephen Harper démontre son manque de jugement. En effet, il a refusé ce week-end de se fixer des objectifs contraignants avant le sommet sur le réchauffement climatique de Copenhague. Quel bougre!

En plus de ne pas respecter son peuple (coupures dans les arts, censure, tentative d’abolition du droit à l’avortement, etc.) il ne respecte pas l’environnement. Quel genre de planète veut-il léguer aux générations futures? Si tous les dirigeants étaient comme lui, la planète bleue deviendrait la planète grise, recouverte de béton et d’immondices corporatives, habité par des automates froids et fades aux yeux de courant d’air absents d’émotion.

À lire dans le Devoir http://bit.ly/1e12LO

Chacun de nous peut faire une différence. Les actions à entreprendre sont détaillées sur le site du Conseil Québécois de la Musique (CQM)      http://bit.ly/1i1dgQ

On peut en savoir plus sur les tenants et les aboutissants de cette histoire sur le site du Conseil Québécois de la Musique http://cqm.netedit.info/112/Information.html

Merci de faire partie de la solution !

Enfin, de plus en plus d’intervenants commencent à prendre conscience de la mauvaise décision du ministre James Moore d’abolir deux programmes de musique spécialisée. Ces deux programmes sont Subvention à l’enregistrement sonore de musique spécialisée et Aide à la distribution de musique spécialisée.

http://bit.ly/2A82o4

On peut en apprendre davantage dans cet article de Guillaume Bourgault-Côté paru dans l’édition du jeudi 22 octobre 2009 du journal Le Devoir.