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« “Je ne cherche pas, je trouve”, dit Picasso, se situant bien au-delà du doute. C’est là la vérité de tout artiste. Celui-ci n’est pas dans l’équivoque. Il est une plénitude en acte. Il ne s’intéresse pas aux palabres et il tranche à tout moment en faveur de ce qu’il ne connaît pas mais va connaître.

L’activité propre de l’artiste se tourne par elle-même et de son fait vers la joie, malgré les misères qu’il peut éprouver, y compris celle de son art. L’acte d’art se porte vers le bonheur d’une écriture, d’une couleur, à travers laquelle l’artiste touche de la sorte au bonheur, serait-ce dans l’inquiétude, voire dans l’angoisse, qui accompagnent l’acte de créer. »

Extrait tiré de la page 68 de l’essai La clef de voûte, de Pierre Vadeboncoeur publié chez Bellarmin en 2008.

À chacun son sanctuaire. Celui qui m’intéresse ici est celui des mots.

Porteur de son et de sens, les mots expliquent, compliquent, répliquent et piquent. Dans cette époque opaque, certains ont perdu leur lustre. Je pense à démocratie, en particulier, qui a été malmené par nombre de politiciens véreux et verbeux.

Utiliser à bon escient, les mots rassemblent, organisent, animent et pacifient.

Dans tous les cas, on se trouve face à un choix : «soit on s’évanouit; soit on s’épanouit.»

Voici Loco Locass qui nous invite dans leur sanctuaire [youtube=http://www.youtube.com/watch?v=5YMkRVmKXPw]

LA PUISSANCE RÉVOLUTIONNAIRE EST INTACTE AU QUÉBEC. L’esprit de liberté qui l’innerve et s’en nourrit s’est manifesté tout au long de notre histoire. Ce serait même ce qui nous caractérise essentiellement. Enclavés dans un milieu qui diffère du nôtre sur les plans historique, culturel, politique et social, nous sommes animés d’un mouvement propre qui résiste à l’enfermement et révèle, « au-delà d’une uniformité institutionnelle et d’un lien juridique artificiel entre nous et les autres, le phénomène bien plus profond de notre indépendance »*. Ce phénomène, reconnu occasionnellement, demeure invisible le reste du temps et la puissance révolutionnaire reclose.

Certes, le Québec participe d’un portrait plus large, celui d’un monde ébranlé par un capitalisme féroce, soutenu par les gouvernements et travaillant sans relâche à la déchéance des États. L’emballement et les excès du marché mondial instaurent une concurrence généralisée qui échappe à toute forme de régulation, menaçant les acquis humanistes des révolutions française et américaine. Cette érosion de la démocratie, si elle affecte des États constitués, minant leurs assises et leur pouvoir, elle menace d’anéantissement une société comme la nôtre, sans constitution et qui cultive pourtant l’illusion de sa cohésion et de sa cohérence.

Dans cet état des choses, alors que les mouvements de révolte et d’indignation traversent actuellement le monde, ouvrant des perspectives qui semblaient hier impensables, ici, la tentation est vive de dénoncer cette fausse présence au monde qui désarme l’esprit révolutionnaire. Car sans cet esprit il ne saurait exister de démocratie.

* Pierre Vadeboncoeur

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NOUS? EST UN ÉVÉNEMENT UNIQUE DE PRISE DE PAROLE, DE RÉFLEXION SUR L’ÉTAT
DU QUÉBEC, SA DÉMOCRATIE.

«Pour la première fois, un ensemble important d’individus sont orientés chez nous vers l’inconnu. Ils bâtissent ce qu’ils ne connaissent pas encore. Ils ne demandent pas simplement des réformes, ils ne font pas simplement une politique : tout leur être se consacre à une oeuvre qu’ils ne connaîtront pas avant de l’avoir dégagé. Ils ne sont plus aussi vulnérables aux reflux d’opinions, car ils relèvent entièrement de leur sort de créateur. La société n’est plus complètement entre vos mains : vous connaîtrez les aléas de leurs découvertes. S’ils faiblissent, s’ils composent trop, le principe dont ils sont animés fera tout de même qu’ils auront des successeurs car l’esprit créateur se transmet. Rien ne résiste mieux à la corrosion et à la contrainte que l’absolue loyauté du créateur envers son oeuvre. L’esprit de création est un principe quasi inaltérable. Je reconnais naturellement que c’est à l’école de l’art que nous le devons principalement. L’art nous aura été un maître beaucoup plus important que l’histoire, et moins équivoque.»
Pierre Vadeboncoeur dans La ligne du risque

«Le fait est qu’on se libère de soi en se laissant dériver par les choses. Cela procure une délicieuse impression de flotter, de voler.» p.160

«Profiter et ne pas se poser de question. C’est assez l’esprit général de l’entreprise postmoderne et c’en est même la double condition.» p.172

Ces extraits sont tirés du livre L’humanité improvisée, paru chez Bellarmin en 2000

Dans cet extrait de l’essai Fragment d’éternité, Pierre Vadeboncoeur présente l’architecture de la perception artistique.

«L’art est comme la griffe d’un au-delà parmi les réalités communes et immédiates. Il ne parle que par la forme et cela ne peut se mettre en idées. Une forme est informulable. Elle est étrangère au discours et échappe aux définitions. Elle parle un langage souverain mais inaudible.

Vous essaieriez en vain d’entendre ce qu’elle dit et pourtant, à coup sûr, elle exprime quelque chose. Mais il est radicalement impossible de savoir quoi. Néanmoins elle est chargée de sens. Ce qu’elle dit ne saurait être compris objectivement. Son expression est cependant manifeste et vous atteint d’emblée. L’art vous remplit de ce que vous n’en pouvez saisir.

Cela se passe dans un ailleurs.

Votre attention sensible s’arrête sur une forme et celle-ci retient plus que votre simple regard. Par elle, vous entrez dans une sorte d’inconnu, dans un espace où une autre conscience prend le relais de vos pensées et émotions ordinaires. Imaginez la forme la plus simple, par exemple la courbe d’une coupe. Mais ce rien, cette forme, celle d’un objet périssable et qui par conséquent l’est aussi, ne l’est pourtant pas en tant que figure.

Ou encore, pensez à des formes plus complexes, formes inventées par la vie ou par l’art et l’activité fabricatrice. Chacune, si on l’abstrait du temps et la fixe dans un pur instant, accède à l’absolu.

L’architecture joue à merveille ce rôle. Elle a fixé mille formes dans la pierre ou d’autres matériaux, conservées ainsi comme une mémoire à travers les âges. L’Égypte, la Grèce, Rome, le Moyen-Âge, le classicisme français, New York.

À cause d’une forme, en apparence abstraite mais en réalité des plus concrètes, vous voilà dans un autre univers. Il est difficile de décrire cette substitution pour le lecteur. Elle est complète. Vous vous trouvez maintenant dans un monde idéal et néanmoins bien réel, où, par l’art, la réalité est sauvée et parfaitement sûre. Elle défie le temps et pour elle le temps ne compte plus. Elle vous introduit dans un au-delà qui est aussi le lieu d’un bonheur.

Voyez la différence. On est alors affranchi de toute précarité.

Considérez par exemple une ville, Manhattan, Montréal, et faites-en des réalités suspendues dans l’absolu. Il n’y a plus là de villes mais de purs objets, hors du temps, pleins d’un sens en effet dégagé du temporel.

On sort alors tout simplement des contingences. Les lieux pleins de difficultés, de complexités, de contradictions où la vie se déroule d’ordinaire, eh bien cela est maintenant derrière. On se trouve alors dans un lieu parfaitement autre et je dirais élyséen si ce mot n’avait pas de connotations paradisiaques.

Ce n’est pas un prodige. Ou vous êtes dans la vie courante, ou vous voilà dans la pensée. N’imaginez pas ici de mystère ou de secret d’initié. Il n’est pas moins naturel de vivre dans l’intériorité dont je parle que dans l’extériorité.

Ce passage se fait couramment. Il y a deux ordres d’existence, l’un et l’autre à notre portée. Mais le premier est plus rare, c’est tout. Vous accédez donc à un lieu où il n’y a qu’ordre et plénitude. Lequel donc? Vous n’avez qu’à évoquer d’autres états similaires, courants dans votre expérience. Devant une fleur, devant un paysage qui vous enchante, votre connaissance n’est plus la même.

D’ailleurs, vous éprouvez déjà non seulement de tels états, mais véritablement l’existence, en vous, de deux plans distincts, l’un où l’attention est occupée par des réalités bien tangibles, et l’autre, qui l’est par opération de l’esprit.

L’art substitue aux contingences un univers d’une autre nature, libéré de la vie ordinaire et du quotidien. Il n’y a plus de quotidien. L’homme a cherché de tout temps cet exil ou, pour mieux dire, cette autre existence, soit dans la mystique, soit dans l’art, soit dans la pensée. Nous aspirons sans cesse à sortir ainsi de notre condition.

S’éloigner de la terre, chercher la liberté, échapper à la mort, danser, peindre, chanter, prier, c’est toujours le même mouvement: nous n’avons jamais accepté notre vraie situation. De ce point de vue, notre histoire est celle d’un refus. C’est aussi celle d’une industrie perpétuelle tendant à renverser la loi qui nous astreint à la nécessité.

L’homme est en contradiction avec la fatalité. C’est une ambition impossible, mais il l’oppose aux réalités sans défaillir. Mortel, il se réclame obstinément de la vie, dans une partie perdue d’avance.

Il illustre ce combat par ses oeuvres, triomphantes, mais jamais telles en définitive. Il ne cesse de construire, philosophies, gouvernements, fortunes, architectures, qui représentent des tentatives d’établissement de l’humanité dans l’absolue durée. Mais au fond ce ne sont que des rêves. Il s’en dégage un sens, mais contre la réalité vraie des choses, car ces succès, à terme, sont tous voués à l’échec.

La forme témoigne, par sa constance, d’une permanence jamais atteinte dans la réalité. Elle est frappée comme une médaille. Elle maintient absolument son sens, inaltérable, à l’encontre de ce qui change, se modifie, fluctue, décroît et tombe, inéluctablement, au terme de sa durée. La forme a la dureté d’un diamant. C’est qu’elle appartient à un autre règne que celui des choses qui passent.

Concrète, elle est inaltérable et hors du temps et de l’action du temps, contrairement au reste du concret. Physique, elle est exempte du caractère périssable de la nature physique. Elle est soutenue par un autre principe de l’être, celui de la pérennité.

La forme n’est pas une idée; elle est réelle et fait partie des choses, mais dans un état parfaitement assuré dans l’être. L’intelligence, à son contact, touche à l’éternité. Là se trouve une sorte de certitude, qui épouse celle qu’il y a dans l’être. Les choses évoluent, ne sont pas sûres, mais la forme, par sa nature, est éternelle.

Il importe peu qu’elle disparaisse concrètement. Elle a été et cela suffit pour qu’elle existe toujours. Prenez un fronton grec. On l’a créé et, par-delà sa ruine, il subsiste à jamais. L’être nous envoie continuellement des messages, portés par les formes. Que nous disent celles-ci? Qu’il est là. Qu’il existe immortellement.

Chaque forme est un fragment d’éternité.

Elle est visible et parle de ce qui ne peut se voir.

Elle est sensible et ne peut être saisie.

Tout en étant d’ici-bas, elle ne l’est pas.

Elle s’introduit dans notre monde, y prend pleinement réalité, mais n’est pas de celui-ci.

Quoi de plus réel que cette existence équivoque?

Ce qui soutient la forme est inconcevable. Sur quoi donc s’appuie-t-elle? La pensée ne peut descendre jusqu’en cette profondeur. Celle-ci est insondable.

Les formes, qui sont celles mêmes de l’être et en multiplient à l’infini les manifestations visibles, sont muettes. L’intelligence qu’on peut avoir d’elles s’arrête à elles et n’y pénètre pas davantage.

Devant chacune de ces formes, on est devant le mystère. C’est chaque fois le même mystère, la même frontière. Ce qu’il y a, sous-jacent à toute forme, c’est l’être. Il est difficile, en cette matière, d’être plus explicite. On n’ira pas plus avant dans l’analyse de la forme. Sa profondeur est interdite.

L’être soutient tout cela. Mais au-delà de la forme, par laquelle il s’exprime, on ne voit rien, on ne sait rien de lui. Nous n’avons accès à l’ontologie des choses qu’à la surface. Certes, on peut spéculer et la philosophie ne s’en prive pas. Mais ici je m’en tiens à l’observation directe du réel et de la forme.

Les formes sont de purs signes, signes sensibles, et je m’arrête sur eux. L’un des aspects qui se révèlent accessibles ainsi directement est une merveille: c’est la beauté. La beauté, comme la forme, est en surface, mais depuis une profondeur, comme elle.»

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Pierre Vadeboncoeur – Écrivain

Source : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/282886/pierre-vadeboncoeur-1920-2010-fragments-d-eternite

«Tout essayiste que je suis, je n’écris pas précisément pour les idées mais pour toucher les réalités, par exemple celle du sentiment, comme ici, ou celle de l’art.

D’une part, les idées me sont assez indiférentes en tant qu’idées. Je les charge surtout d’accuser le reflief des choses, comme font déjà les mots, les images, le style. Une idée qui exprime l’amour, c’est, pour moi, seulement ce qui le dit. Découvrir n’est pas ce que je veux. Je fais plutôt exister littérairement des choses communes. Je me sers des idées dans ce but, à cause de leur lumière.»

Que dire de plus?

Le bonheur excessif (Pierre Vadeboncoeur, extrait)

L’amoureuse est aimée parce que son existence est source de joie, mais l’amoureux l’aime aussi pour quantité d’autres causes qui doivent en partie leurs attraits à l’amour qu’il a pour elle, lequel rend extrêmement désirables la beauté de cette femme, son physique, sa manière de parler, ses attentions, son vêtement, sa force d’âme, et tant d’autres détails qui font d’une manière sans cesse renouvelée la cause d’autant de plaisirs. L’amour qu’on a pour une femme multiplie par cent les causes de cet amour même.

Elle est donc pour l’amoureux profusion de raisons de l’aimer, multiplicité d’occasions de plaisir. L’amoureux ne la voit pas comme une femme ordinaire dont il apprécierait certains traits, par exemple l’intelligence, les attraits physiques, ou l’amitié. Elle brille de toutes sortes d’avantages d’un autre éclat. Elle lui plaît par cent détails qui la distinguent, comme si chaque chose d’elle avait le don, assuré, de pouvoir exercer sur lui une action spécifique qui est de plaire. Elle est revêtue d’un prestige efficace, général. Ce pouvoir d’attraction se répartit, également actif, inattendu, dans les moindres choses qui sont de cette femme, tel regard, telle émotion, telle grâce, sa voix, ses intonations, sa démarche, sa taille, l’arrangement de ses cheveux, etc. Tout ce qui la compose exerce une part de la même attirance.

extrait pp. 74-75 tiré de l’essai Le bonheur excessif, Pierre Vadeboncoeur, 1992 aux Éditions Bellarmin