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Récemment se tenait à Montréal un forum sur l’état de la chanson au Québec. Considérant que la politique culturelle du Québec (1991) a été instaurée avant l’avènement d’Internet, il était impératif qu’un tel forum ait lieu, et même surprenant qu’il n’ait pas eu lieu avant. 

Sur place se trouvait toues sortes d’intervenants et d’acteurs du milieu dont Louis-Jean Cormier, Alan Côté (directeur du Festival en Canson de Petite-Vallée), Solange Drouin (directrice de l’ADISQ), Guillaume Déziel (gérant de Misteur Valaire et membre de musiQCnumériQC). [On peut lire un article très informatif que Déziel a écrit dans le HuffPost : Réalité 2.0: la chanson du Québec en péril]

On y abordait entre autres les cinq éléments suivants : 

  • La chanson québécoise : francité et diversité
  • La chanson québécoise à l’ère numérique
  • La diffusion de la chanson et sa circulation au Québec et hors Québec
  • La création, la formation et le perfectionnement en chanson
  • Les mécanismes de financement et l’organisation du milieu de la chanson

En ouverture, les participants du forum ont eu droit à un vibrant plaidoyer de l’ami Marc Chabot (parolier de métier, philosophe et auteur.) Le revoici transcrit ici avec son aimable autorisation.  (Cette allocution est disponible en version PDF.)

La culture, la chanson et le divertissement

En 1966, la revue Liberté publiait un numéro spécial intitulé Pour la chanson. À la question : qu’est-ce que la chanson pour vous ? Félix Leclerc répondait :

L’accumulation de joies et de peines ferait éclater le cœur de l’homme, s’il n’y avait pas la chanson.

Ses limites. Ça ne se voit pas dans les hautes sphères comme la symphonie, ça ne s’attarde pas dans les couloirs de l’âme comme la psychanalyse, ça ne s’explique pas comme la philosophie, ça ne juge pas comme la morale, ça ne s’enseigne pas comme la doctrine, ça ne se copie pas comme la photographie, ce n’est pas un aigle, c’est un vivant petit oiseau sensible et intelligent dont l’univers est la cour, il connaît et ressent tout mais en petit, c’est très parent avec le conte et la fable. Ce n’est pas un océan, c’est une source, un grelot d’argent dans l’épaisseur du silence, une allumette dans la nuit.

Quelle est la bonne, quelle est la mauvaise ?

La mauvaise est une mouche qui bourdonne1.

Quand on m’a invité à participer à ce Forum sur la chanson québécoise, je me suis demandé si c’était vraiment la place d’un parolier. Après tout, une bonne partie d’entre vous vit de la chanson, vous êtes des artistes, des interprètes, des musiciens, des techniciens, des diffuseurs, des propriétaires de salle, des publicitaires, des agents. Moi, je suis un parolier. Je ne fais pas de scène, je suis occasionnellement formateur, mais je ne suis jamais parvenu à faire de mon travail un métier qui me permettait de vivre.

Mon vrai métier a été professeur de philosophie dans un cégep. Maintenant, je suis à la retraite et je continue d’écrire des chansons pour les chanteurs et les chanteuses qui en font la demande. J’aime les mots, j’aime ces mariages de toutes sortes entre les mots et les notes. Pour moi, une chanson est une œuvre, le travail de plusieurs pour que vive une idée, une émotion, un rythme. Brassens disait qu’une chanson est une petite fête de mots de notes.

Je ne suis pas venu ici pour vous parler d’argent. La chanson, c’est d’abord et avant tout un individu qui, souvent dans la solitude, s’occupe de sa peine ou de sa joie d’être au monde. Il écrit, il compose. Ce peut être Les vieux pianos ou Quand les hommes vivront d’amour. Il ne sait pas encore ce qu’il adviendra de son travail. En fait, il ne sait pas grand-chose. Il s’occupe le mieux possible à dire où il en est avec le monde. Il s’attriste des violences, il sympathise avec les démunis, il danse avec ceux et celles qui fêtent, il travaille, il biffe, il jette, il recommence, il avance et il recule.

Une fois sa création terminée, beaucoup de choses ou peu de choses sont possibles. Beaucoup ou peu de choses qui ne dépendent pas de lui. Son seul pouvoir était d’écrire une chanson, son seul pouvoir était au bout de son crayon ou de son clavier. Beaucoup du reste tient du hasard, de la chance, des rencontres, de la diffusion, du désir des autres de nous faire exister ou non.

Je veux insister sur ce désir d’exister, car c’est ce qui distingue en tout premier lieu la culture du divertissement. La culture peut faire exister les œuvres et généralement elle se soucie aussi de les conserver, de les rappeler à notre mémoire, de leur faire traverser le temps et les générations.

C’est une responsabilité qui devrait incomber aussi à ceux et celles qui s’occupent du divertissement, même si ce n’est pas leur premier défi. Une responsabilité oubliée, une responsabilité qu’on a parfois délibérément gommée.

Il y a quelques années, au Festival de la chanson de Petite-Vallée, Daniel Boucher a chanté la chanson L’ange vagabond que j’ai écrite avec Richard et Marie-Claire Séguin. Nous étions tous les trois dans la salle. Pour ceux et celles qui s’en souviennent et qui la connaissent, vous savez qu’il s’agit d’un hommage à l’écrivain Jack Kerouac. C’est une œuvre pour la mémoire.

Après sa prestation, Daniel Boucher est venu me voir, il m’a pris dans ses bras et il m’a dit : merci Marc, tu sais, c’est depuis que je suis Ti-Cul que je rêvais de chanter cette chanson sur scène. Richard Séguin qui était tout près ajouta : il y en a au moins une qui aura traversé une génération.

Il est là le pouvoir de la culture. Dans un moment comme celui-là, je me soucie bien peu d’en être l’auteur. Je sais depuis longtemps maintenant que le nom des paroliers n’est pas ce qui prime. Mais une œuvre est vivante et ça me suffit.

Ce qui compte, c’est de pouvoir dire : merci Kerouac, merci la littérature, merci la musique, merci Daniel Boucher, merci l’américanité, merci la poésie, merci la culture.

Réduire la chanson à un art de divertissement, c’est peut-être passer à côté de l’essentiel. Réduire la chanson à un art de divertissement, ce n’est pas lui rendre service.

Je voudrais qu’on me comprenne bien. Je ne suis pas en train de vous dire qu’il y aurait d’un côté les bons de la chanson, ceux qui plaident pour la culture, et de l’autre côté ceux qui sont pour le divertissement et qui seraient les méchants.

Je pense que nous pouvons tous penser plus loin. Je pense que nous nous devons de faire cet effort. Nous le pouvons et, si nous y arrivons, nous parviendrons peut-être à résoudre une partie de la crise qui nous amène tous ici. Il y a des ponts à rétablir entre la culture et le divertissement. La solution est là, pas dans l’acte de creuser davantage le fossé entre les deux.

Cette crise exige d’être réfléchie de plusieurs manières. Cette crise, elle vient aussi de cette séparation que nous encourageons jour après jour entre culture et divertissement.

Une chanson peut nous faire réfléchir, une autre peut nous faire danser, une autre peut nous faire pleurer et une autre encore peut nous faire rire. La chanson est un art multiple. La chanson doit être tout autant une fête qu’un hymne. La chanson doit être tout autant une folie qu’un recueillement ou une dénonciation des violences. Chanter, c’est tenter de dire et tenter de décrire tous les mondes possibles. La danse à Saint-Dilon fait son travail comme La danse des canards ou La danse du Smatte. Le plus beau voyage fait son travail comme La langue de chez nous ou Bozo les culottes. Les oies sauvages font leur travail comme La planque à libellules ou On va s’aimer encore.

Nous avons besoin des chansons pour tous les instants de la vie des êtres et pour tous les instants de la vie d’un peuple. J’ai besoin de ces petits oiseaux dans ma cour, comme le disait Félix. Comme j’ai besoin du cinéma, du théâtre, du roman, de la peinture et de la poésie.

Admettons que comme créateur, comme compositeur, comme parolier, comme interprète, nous ne serions que trop peu de choses si notre seul but, notre seule action dans la culture était de divertir. La chanson doit être libérée des carcans dans laquelle on tente de l’emprisonner. Elle est plus qu’un genre, elle est plus qu’un son, elle est plus qu’une voix, elle est plus qu’une mode, elle est plus que ce qu’elle vend ou ne vend pas. C’est ce plus que nous devrions rechercher. C’est ce plus qui fait que, quelque part, un jeune vient de s’acheter une guitare et s’apprête à partir à l’aventure, qu’un autre vient de s’acheter un dictionnaire de rimes et se rend compte avec tristesse que bien peu de mots riment avec amour et qu’il devra trouver le moyen de nous le faire oublier.

Oui, il y a une crise. Elle est profonde, elle est terrible. Depuis l’arrivée du CD notre chanson se disperse et se perd. Le répertoire disparaît petit à petit. Nous sommes un petit marché et beaucoup de nos créations sont complètement disparues avec l’arrivée des CD. Il est strictement impossible, même avec la plus belle volonté du monde, de posséder l’intégrale de l’œuvre de Claude Léveillée ou Pauline Julien. Qui se souvient des albums d’une Ginette Ravel ou du groupe Toubabou2 ?

Nous n’aimons pas la chanson quand nous nous enfermons dans le présent. Il n’est jamais bon pour l’avenir de ne pas avoir de passé.

Je rêve depuis des années d’un vrai site Internet qui aurait le souci du passé. Contrairement à ce que l’on pense, il y a une grande différence entre l’histoire et la nostalgie.

Pouvons-nous nous donner les moyens de sortir de l’éphémère ? La chanson a une histoire, comme le cinéma ou la littérature.

Écrire une chanson, c’est ouvrir à la liberté. C’est la réclamer quand on n’en voit plus le bout du nez. C’est tout autant la liberté de l’amoureux que la liberté d’un peuple. J’aime savoir que les chansons naissent d’une émotion, mais c’est justement parce qu’elles sont une émotion qu’elles sont fragiles et cette fragilité peut faire tout autant notre bonheur que notre malheur.

Idéalement, la chanson ne devrait pas être au service de quelque chose. Elle est un mode d’expression, une manière d’être et de dire le monde. On ne peut pas se contenter de penser la chanson comme un simple soutien à l’industrie, à la publicité, aux radios ou aux commerces de tous genres. Quand j’écris dans un texte de chanson : je veux encore d’un grand verre de bonheur, j’aimerais bien qu’on sache que je n’écris pas pour qu’on boive plus de lait, une liqueur ou une bière. Je veux d’une chanson qui existe pour elle-même, je veux des chansons qui s’adressent à nous tous.

La vie n’est pas un éclat de rire permanent. Nous le savons tous. Depuis quelques années, bien des arts sont disparus des médias. Il y a peu ou pas de place pour notre poésie, peu ou pas de place pour le roman, peu ou pas de place pour la peinture et le théâtre. Est-ce normal qu’il y ait à chaque semaine dans trois de nos chaînes publiques entre six et dix heures d’émissions pour rire ? Je prendrais bien quelques-unes de ces heures pour rencontrer un chanteur, une chanteuse, un romancier ou un poète. Je voudrais le dire sans dénigrer pour autant l’humour.

Oui, choisir la culture est plus exigeant que le divertissement, mais c’est un choix de société et pour moi, il y a une différence entre un choix de société et des cotes d’écoute.

Durant les deux jours qui viennent, vous aurez la chance ou la malchance d’en apprendre bien davantage sur les différentes crises de la chanson. Problèmes de diffusion, problèmes de ventes de billets, problèmes de droits d’auteur.

Il y a vraiment beaucoup de problèmes à résoudre pour que la chanson existe mieux et existe plus. Je pense que nous sommes d’accord pour dire avec ceux et celles qui nous convient à cette réflexion, que les enjeux et les défis sont grands. Mais il faut aussi ne pas confondre les enjeux collatéraux avec une interrogation majeure : quelle place voulons-nous vraiment pour la chanson dans la culture ? Et cette question ne s’adresse pas seulement aux créateurs des chansons mais aussi à ceux et celles qui font vivre nos œuvres.

Le philosophe Vladimir Jankélévitch a écrit :

… la jeunesse rend tout le monde jeune, comme la poésie fait de chacun un poète3!

Il suffit d’aller entendre le spectacle des Douze hommes rapaillés pour s’en convaincre. Nous sommes au plus proche de ce que peut faire la culture : provoquer chez l’humain l’élévation dont il a besoin pour espérer. La chanson, comme tous les arts, est un arrachement au réel. Nous avons besoin qu’on nous invite dans l’ailleurs. Nous avons besoin de savoir que nous sommes autre chose que des travailleurs ou des consommateurs. Il est bon pour les hommes et les femmes que nous sommes de retrouver notre noblesse. Je refuse l’idée que nos élévations, nos arrachements au réel et notre noblesse soient des concepts creux.

On nous a habitués avec trop de facilité à consommer. Même le malheur et les guerres se consomment. J’ai besoin de la chanson pour aller ailleurs, pour approcher la beauté. La chanson m’a si souvent permis d’espérer, de grandir, de rêver. La chanson sauve des vies, elle aide à vivre, elle aide à mieux comprendre nos complexités, nos contradictions, nos divagations, nos égarements. J’aime savoir qu’elle peut continuer à faire son métier. Simplement, sans prétention, sans exagération. J’aime qu’elle prenne ma main pour m’aider à rester debout et vivant.

Mais je pense aussi qu’elle a besoin d’être défendue par chacun de nous. Je pense que nous devons refuser qu’on oublie sa grandeur, qu’on oublie qu’elle n’a pas à être traînée dans les marges de la consommation parce que nous manquons d’imagination. Elle peut encore être un refuge quand l’insignifiance déferle sur nous.

Je relisais récemment un livre du philosophe Peter Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire. Il disait ceci de la mission de l’écrivain. Je pense qu’on pourrait très facilement le dire aussi de la chanson.

La mission de l’écrivain n’est pas d’être anodin. Il me semble que nous avons oublié ce qu’est un écrivain et ce qu’il fait lorsqu’il se consacre à son métier. Les écrivains sont des expérimentateurs. Leur boulot, c’est de dépister ces substances dangereuses que l’on appelle les thèmes, les thèmes profonds de leur époque, ces thèmes sont traités, décomposés, filtrés, renversés et recomposés par les auteurs. Il s’agit d’un boulot (…) risqué.

Un peu plus loin il ajoute :

C’est un sérieux symptôme du déclin de la vie publique, lorsque même les critiques, (…) ne comprennent plus ce que fait un auteur en menant des expériences sur des aspects explosifs des matériaux dangereux4.

Cette mission de l’écrivain, c’est peut-être aussi celle du chanteur, du parolier et du musicien. Pouvoir dire qu’il y a des secousses sismiques en chaque être humain. Pouvoir dire que nous avons besoin d’être réveillés.

Et Sloterdijk en ajoute une dernière :

Toute personne disposant d’un téléviseur peut s’écœurer de tout5.

C’est par écœurement justement qu’on finit par éteindre. Vivement la culture, vivement le retour de la chanson dans la culture.

Si la culture est un arrachement au monde ou au réel, elle n’est pas un aveuglement, une manière de m’endormir, un détournement de l’esprit. Il y a une réclame de bonheur dans l’histoire de notre chanson qui mérite d’être entendue. Elle est là cette réclame. Elle nous vient des artistes eux-mêmes. Elle nous vient des artistes de tous les âges. Je l’entends tout autant chez Lucille Dumont que chez Bernard Adamus. Elle ne vient pas d’un son mais du sens.

Je vous remercie.

Marc Chabot

Janvier 2013

1 Félix Leclerc, Pour la chanson, Liberté, no 46, 1966, p. 32.

2 D’autres noms : Marie-Claire Séguin, Mario Trudel, Lawrence Lepage, Vos Voisins, Geneviève Paris, Sylvie Tremblay. Nous avons chacun notre liste et cette liste n’est rien d’autre qu’un avis de disparition.

3 Vladimir Jankélévitch et Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l’inachevé, Folio essais, 1987, p. 233.

4 Peter Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Calmann-Lévy, 1999, p. 146-147.

5 Ibid., p. 43.

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=qm0X1x5RJKo]

Le vent m’appelle par mon prénom

(paroles et musique : Louis-Jean Cormier et Michel Rivard)

Dans le tourbillon du centre-ville
Dans le flou bruyant
Dur à voir si les étoiles brillent

Entre deux essoufflements futiles
Et, trois bouchons saoûlant
Dur à croire que la vie scintille

Je suis un fantôme en abîme
Au beau milieu de millions d’anonymes

J’vis déraciné ma vie dans un cinéma
Dans un film, anonyme
Dans un rôle muet

Sans musique et sans couleur
Sans pouvoir arrêter l’heure
Va savoir si le cœur tient bon

Je suis un fantôme en abîme
Au beau milieu de millions d’anonymes
Au beau milieu de tous ces fous qui dansent
Je m’imagine le chant d’une mer immense

Mais quand j’reviens d’où je viens
Je retrouve mon horizon
Le ciel me prend par la main
Le vent m’appelle par mon prénom

Parti pour de bon
Je tournais en rond, dans l’air du temps
Faux-fuyant, j’dessinais des rêves

Dans le tourbillon du centre-ville
J’ai cherché longtemps
Patiemment l’inutile, plus d’espoir

Je suis un fantôme en abîme
Au beau milieu de millions d’anonymes
Au beau milieu de tous ces fous qui dansent
Je m’imagine le vent de mon enfance

Mais quand j’reviens d’où je viens
Je retrouve mon horizon
Le ciel me prend par la main
Le vent m’appelle par mon prénom (bis)

Pont (mêmes accords que le refrain)

Le ciel me prend par la main
Le vent m’appelle par mon prénom

Tabouère ! Quelle soirée ce fut mes amiEs!

En première partie du grand rapaillement, on retrouvait Patrice Michaud. Il était accompagné du guitariste André Lavergne. À eux seuls (une armée de deux) ils ont su remplir l’espace sonore du théâtre Maisonneuve d’émotions et d’humour. Il faut souligner au passage les talents de conteur de Michaud (la désopilante et électrique (!) guitare rouge…)

Pour ceux que ça intéresse, une pièce de Michaud est offerte en téléchargement gratuit cette semaine. Il s’agit de l’excellente On fait comme si. «Ton coeur échappé au fond de mon char…»

– – – –

Les douze hommes rapaillés ont donné une séance de rapaillement mémorable : la musique y était; les émotions ornaient les commissures de chacune des notes; les douze voyageaient somptueusement propulsés par une section rythmique qui leur assuraient le confort d’un vieux char de luxe (genre Cadillac «pimpé».)

Chacun des interprètes a été extraordinaire. Je dois toute fois mentionner quelques moments que j’ai trouvé particulièrement fort.

Des frissons m’ont traversé chaque fois où le compositeur de la maudite machine a pris le micro. Pierre Flynn chantait avec une telle vulnérabilité qu’on aurait dit qu’il marchait sur des coquilles d’oeufs vides sans que celles-ci ne cassent. Son interprétation imposait en noblesse.

Richard Séguin, à la fin de Pour retrouver le monde et l’amour a chanté une note qui semblait provenir du fond de l’univers : la note était si intense qu’on aurait dit d’elle qu’elle était apparu en même temps que le big band. (Le poil dressé partout, même dans la barbe!)

Le Charbonnier de l’Enfer, Michel Faubert, semblait un peu nerveux. Sa sensibilité éclairait et éclatait dans toutes les syllabes…

Le temps s’est arrêté quand Louis-Jean Cormier (réalisateur des deux opus, musicien, la voix de Karkwa) a donnée le coup de grâce en interprétant l’incommensurable au long de tes hanches. Il l’a interprété en toute modestie, seul face à la foule.

– – – –

Pendant tout le concert des douze, Louis-Jean dirigeait le band avec un plaisir évident et contagieux. Son visage était fendu d’un sourire qui partait d’une oreille à l’autre. Du plaisir ! du plaisir. Pour moi, il incarnait ce que Nadia Boulanger définit comme une bonne interprétation.

Il y a presque deux ans sortait un album qui était, en quelques sorte, un hommage musical à la poésie de Gaston Miron. Aujourd’hui, les hommes rapaillés récidivent et nous offrent une relecture musicale des mots et maux de Miron.

Le premier opus s’est instantanément frayé un chemin au sommet de mes disques préférés. Les mots y sont boulversants et humains d’une fraîcheur aïgue.

Voici les interprètes qui livrent la marchandise …:

  1. Yann Perreau
  2. Michel Rivard
  3. Martin Léon
  4. Pierre Flynn
  5. Vincent Vallières
  6. Richard Séguin
  7. Yves Lambert
  8. Michel Faubert
  9. Daniel Lavoie
  10. Louis-Jean Cormier
  11. Gilles Bélanger
  12. Jim Corcoran

(Plume Latraverse nous livrait une version sentie de Désemparé sur le premier album.)

Voici un extrait signé Yann Perreau lors d’un passage de la bête de scène à Belle & Bum

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=snMblLLJcy4]

Voici maintenant un entretien avec les différents interprètes

Tout aussi poignant et réussi que le premier, le deuxième chapitre du projet Douze Hommes rapaillés redonne vie à la poésie de Gaston Miron à travers les voix de douze chanteurs d’ici. Plongeant au coeur des écrits de l’auteur, Voir s’est inspiré des poèmes mis en musique par le compositeur Gilles Bélanger pour poser une question à chaque homme rapaillé.

La Corneille

Interprète: Michel Faubert

Corneille, ma noire

Tu me fais prendre la femme que j’aime

Du même croassement rauque et souverain

Dans l’immémoriale et la réciproque

Secousse de nos corps

Dans les contes, les corneilles et les corbeaux symbolisent la mort. Pour l’auteur de L’Homme rapaillé, ici, l’oiseau noir évoque aussi un désir brûlant, inéluctable. À laquelle de ces deux fatalités pensiez-vous en enregistrant la chanson?

« Au Québec, beaucoup des contes transmis de génération en génération viennent de France, où l’imaginaire et le symbolisme ne sont pas les mêmes qu’ici. Pour les Français, les corneilles et les corbeaux sont associés à la mort, alors qu’au Québec, la corneille annonce l’arrivée du printemps, avec toute la montée du désir que ça comporte, ce qu’évoque ici Miron. Dans la région de Lanaudière, l’expression « la tempête des corneilles » désigne la dernière tempête de neige de l’année. C’est un peu la même chose avec l’imaginaire autour du loup. Dans les contes, on parle toujours du grand méchant loup, mais ici, les loups ont de l’espace, des montagnes, des forêts et des champs à explorer. Puisqu’il le voit moins souvent, le Québécois n’a pas vraiment peur du loup. »
Ma rose éternité

Interprète: Pierre Flynn

Comme aujourd’hui quand me quitte cette fille

Chaque fois j’ai saigné dur à n’en pas tarir

Par les sources et les noeuds qui m’enchevêtrent

Je ne suis plus qu’un homme descendu à sa boue

Magnifique Poème de séparation 1. Est-ce que, sans le vouloir, un interprète se remémore inévitablement de lourds chagrins d’amour personnels lorsque vient le temps de mordre dans la souffrance de tels écrits?

« Pas dans le cas qui nous concerne, et je ne crois pas que ce soit nécessaire. L’auteur a écrit dans le vif d’une séparation soudaine et dévastatrice. On est déjà transporté par le grand souffle de Miron, et Gilles Bélanger a bien compris ce côté haletant, éperdu, abandonné. Le parcours est déjà tracé. On s’accroche et on fonce en laissant agir les mots et la musique. Parfois quand je chante, les images envahissent ma tête. Mais souvent, c’est quelque chose de physique, de musculaire. La chanson vit dans notre corps et sa vibration aussi. Pour le meilleur ou le pire, notre vie est notre voix. »
Retour à nulle part

Interprète: Yves Lambert

Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver

Nous entrerons là où nous sommes déjà

Ça ne pourra pas car il n’est pas question

De laisser tomber notre espérance

Gaston Miron a écrit Retour à nulle part après la première défaite référendaire de 1980. Votre interprétation a capella a tout d’un chant patriotique. Quel message l’homme doit-il en retenir?

« Chanter cette chanson trente ans plus tard revêt pour moi, dans l’air du temps présent, une occasion de réaffirmer mes convictions politiques sur l’avenir du Québec que j’aime avec passion. Les deux négations du refrain ont pour but d’exprimer une affirmation positive et rappellent l’importance de l’autodétermination. Quand j’observe la mollesse de nos politiciens devant le totalitarisme industriel, il me paraît évident que de donner nos territoires sans retombées économiques valables soit une entrave au développement social, culturel et environnemental. En prenant pour acquis que l’addition de deux négatifs nous donne un positif, les chances sont bonnes pour le prochain référendum! »
Sentant la glaise

Interprète: Jim Corcoran

Sentant la glaise le sanglot

J’ai aussi, que j’ai

La vie comme black-out

Sommeil blanc

Dans cet extrait de Six Courtepointes, Gaston Miron utilise pour une rare fois un terme anglophone. Vous qui présentez la culture québécoise au reste du Canada par le biais de votre émission de radio À Propos diffusée sur les ondes de la CBC, comment introduisez-vous Miron à nos compatriotes anglophones?

« Je ne me gêne pas pour dire au public anglophone à quel point Gaston Miron était un indépendantiste farouche et un ardent militant pour l’identité culturelle québécoise. Impossible de le passer sous silence, c’est l’une des définitions de Miron. Contrairement à bien des auteurs que je présente, je ne traduis pas les écrits de Miron à la radio. Je les récite en français parce que je ne comprends pas tout Miron. Ce qui est très bien ainsi. Les choses trop faciles à consommer, trop rapidement comestibles, ont une date d’expiration. »
Oh secourez-moi!

Interprète: Michel Rivard

Comme on fait pour les noyés de l’eau noire

Qui passent sous le pont du bout de l’île

Dans le charroi morne des glaces

et des soleils moirés

Secourez-moi

Peut-être un peu naïvement, ce passage nous a rappelé L’Oubli, cette pièce que vous avez écrite sur Claude Jutra. Quel lien voyez-vous entre Secourez-moi et les dernières années de la vie du cinéaste qui a préféré le suicide à l’alzheimer?

« Le seul lien que je puisse voir en est un de synchronicité, et j’avoue bien humblement qu’il m’a échappé jusqu’à ce que vous me posiez la question. Les images qui déferlent en moi à la lecture ou à l’interprétation des textes de Miron sont à l’extrême opposé de l’anecdotique. C’est pour moi une poésie de l’essentiel insaisissable, de la précision dans l’intangible… Chaque fois que je chante Secourez-moi, je suis littéralement transporté par la musique des mots et tout ce qu’ils véhiculent de possibilités humaines. »
Au long de tes hanches

Interprète: Louis-Jean Cormier

Si j’étais mort avant de te connaître

Ma vie n’aurait été que fil rompu

Pour la mémoire et pour la trace

Je n’aurais rien su

Sur cet extrait très personnel de L’Amour et le Militant, vos arrangements se veulent dépouillés et vaporeux, échafaudés à partir de chants planants et de bruits de vent. Est-ce les textes de Miron qui dictent ici vos enrobages ou les interprètes choisis?

« Pour moi, ce qui dicte l’arrangement des chansons, c’est tout d’abord le mariage entre le texte de Miron et la musique de Bélanger, ce qui ressort de la version guitare-voix, ce que je ressens. Après avoir remanié la forme, cherché à trouver la structure la plus cohérente, je vois souvent le tableau final. Je peux aussi penser à l’interprète qui la chantera et influencer la direction vers son habitat naturel, mais j’essaie surtout d’avoir un ensemble de 12 chansons homogènes. Il arrive aussi qu’il y ait des flashs comme dans Au long de tes hanches où j’ai eu le goût de chanter sur la terrasse du studio et de capter le bruit de l’autoroute pour rappeler celui de la mer. Méchant contraste, méchant contrat. »
Compagnon des Amériques

Interprète: Richard Séguin

Dans la liberté criée de débris d’embâcle

Compagnons des Amériques

Nos feux de position s’allument vers le large

L’aïeule prière à nos doigts défaillante

La pauvreté luisant comme des fers à nos chevilles

Autant porteuse d’espérance et de liberté que d’injustice et d’asservissement, l’Amérique fascine. Y a-t-il un lien entre l’Amérique ici évoquée par Miron et celle à laquelle vous faites référence dans Journée d’Amérique?

« Nous sommes les héritiers de toute une génération de poètes qui ont provoqué la grande transformation sociale du Québec. Moi et Marc Chabot (coauteur de la chanson Journée d’Amérique) voulions nous approprier notre propre vision de l’autre Amérique. Une journée comme le prolongement d’une vie en terre du Québec. La vie d’un homme qui porte ses rêves, son histoire et ses combats dans la poitrine. Terminer la chanson avec « Vingt-quatre heures de combat » faisait ainsi écho à l’éveil de notre condition sociale. Ce Québec d’aujourd’hui, je le vois silencieux, son souffle est court, son sol encaisse les vieilles blessures, ses lois 101 s’effritent dans les tranchées. La parole de Miron est toujours d’actualité, car tout reste à faire et tout appelle à une vigilance par rapport à nos choix de société et conséquemment avec le politique. Les mots de Miron ont encore plus de force aujourd’hui, une force essentielle, celle qui nomme la longue quête individuelle et collective, celle qui donne une conscience de notre existence dans cette partie de l’Amérique. »
Amour sauvage, amour

Interprète: Yann Perreau

Amour, sauvage amour de mon sang dans l’ombre

Mouvant visage du vent dans les broussailles

Femme, il me faut t’aimer femme de mon âge

Comme le temps précieux et blond du sablier

Dans cet extrait de L’Amour et le Militant, l’auteur célèbre un amour sauvage qui perdure malgré l’épreuve du temps et de l’âge. Est-ce que le jeune fougueux et ardent en vous y a vu une utopie?

« Non. L’amour est un défi, et j’aime les défis. La poésie de Gaston Miron me dit qu’il était un passionné, un batailleur, un amoureux, un homme courageux… Un homme intelligent et plein de gros bon sens. Il n’y a rien d’utopique là-dedans. »
Soir tourmente/Le Vieil Ossian

Interprète: Daniel Lavoie

Certains soirs d’hiver, lorsque, dehors,

Comme nouvellement

Il fait nuit dans la neige même

Les maisons voyagent chacune pour soi

Quel lien faites-vous entre Soir tourmente, un texte saisissant sur la mort de l’homme, et Le Vieil Ossian (fortement inspiré du froid hivernal) pour les juxtaposer ainsi?

« À vrai dire, je ne vois pas tellement Soir tourmente comme un poème sur la mort de l’homme autant que sur la conscience d’être, sur la vie en fait. Nous mourons tous, tous les jours à petites lampées. Si j’avais à faire un lien, et j’ai, évidemment, vu la question, je dirais que Le Vieil Ossian vient faire un contrepoids jubilatoire à ce constat bien vrai, mais quand même triste, que la mort nous accompagne tous les jours de notre vie. Le lien, une conscience intense de la vie et de la mort, de la beauté et de la magie qui sont là, dans la matière même de l’univers. »
Nature vivante

Interprète: Gilles Bélanger

En un tourbillon du coeur dans le corps entier

Comme un ciel défaillant tu viens t’allonger

En un tourbillon du coeur dans le corps entier

Mes paumes te portent comme la mer

Cet extrait et bien d’autres démontrent à quel point Gaston Miron a toujours accordé une importance capitale à la musicalité de ses poèmes, au point d’en faire une exigence. Comment avez-vous laissé cette musicalité guider vos compositions pour le projet Douze Hommes rapaillés?

« Gaston Miron était le poète de l’oralité; le recueil de poèmes n’était pas la finalité. Il défendait ses poèmes sur la place publique. Je suppose que, comme il y a eu plusieurs versions de L’Homme rapaillé où il apportait des corrections, c’est sur le terrain qu’il découvrait le mot juste, une faiblesse ou une longueur. Pour moi, les textes de Gaston Miron chantent déjà, de là le bonheur de les mettre en musique. »
Avec toi

Interprète: Martin Léon

Je suis un homme simple avec

Des mots qui peinent

Et je ne sais pas écrire en poète éblouissant

Je suis tué (cent fois je fus tué), un tué rebelle

Vrai que Gaston Miron, homme du peuple, se distingue par une poésie aux mots simples, mais aux images fortes. Est-ce l’ultime but d’un chansonnier, être aussi évocateur et en même temps si simple?

« Idéalement, oui, mais ce n’est pas vraiment la première étape au moment d’écrire. L’essence de la démarche demeure d’abord assez simple: avoir quelque chose à dire, le ressentir vraiment, prendre un crayon, y aller avec son coeur, aimer le résultat, aimer l’offrir. Pour le reste, la force d’évocation et la grandeur d’un texte vont beaucoup selon la sensibilité et le talent de chacun. C’est comme ça. Il y aura toujours plus grand et plus petit que soi. Mieux vaut alors y aller tout simplement avec sincérité et au meilleur de nous-mêmes. C’est un des buts ultimes, ça aussi. »
Le Camarade

Interprète: Vincent Vallières

Tu allais Jean Corbo au rendez-vous de ton geste

Tandis qu’un vent souterrain tonnait et cognait

Pour des années à venir

Dans les entonnoirs de l’espérance

Qui donc démêlera la mort de l’avenir

Le Camarade est un poème sur Jean Corbo, jeune felquiste mort en posant une bombe qui lui explosa entre les mains. Quelle image est la plus marquante, le désir de changer les choses au péril de sa vie ou la triste fin d’un révolutionnaire tué par sa propre révolution?

« Pour moi, Le Camarade est un hommage lucide à un jeune idéaliste maladroit. On ressent dans ce poème une grande conscience de la fatalité. L’image de la triste fin d’un révolutionnaire tué par sa propre révolution suggère un cynisme qui n’existe pas chez Miron. Celle du désir de changer les choses au péril de sa vie glorifie un peu trop le geste de Corbo. Qu’à cela ne tienne, un jeune homme doit être certes désespéré, malheureux, aliéné et exploité pour en arriver à poser un tel geste. En 2010 au Québec, sommes-nous encore prêts à mourir pour des idées? »

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MIRON ET LA MUSIQUE

On savait déjà que la poésie de Gaston Miron et la musique faisaient bon ménage. Ses textes, d’abord, en sont remplis, de musique. Il suffit de les dire à voix haute pour saisir aussitôt la maîtrise rythmique de leur auteur, sa conscience aiguë de la matière sonore.
Et puis sur scène, Miron aimait bien chanter et s’accompagner à la ruine-babines, dont lui plaisaient sans doute les sons à la fois plaintifs et rassembleurs – on trouvera d’ailleurs aisément des vidéos du Magnifique en action en tapant les mots « Gaston Miron chante » dans le moteur de recherche de YouTube.
Vers la fin de sa vie, le poète conjugue comme jamais la musique à la poésie en montant, épaulé des musiciens Bernard Buisson et Pierre St-Jak, le spectacle La Marche à l’amour, qu’ils donneront un peu partout au Québec et dont un disque sera tiré en 1992, lors d’une représentation à La Licorne.
Gaston Miron serait comblé de voir les chemins qu’emprunte aujourd’hui sa poésie, chantée depuis quelques années par Chloé Sainte-Marie, puis maintenant par ces Douze Hommes rapaillés qui non seulement en saisissent toute la portée musicale, mais en préservent aussi l’essence politique et identitaire.
Une notion fondamentale, pour qui veut comprendre pleinement le legs de celui qui disait en 1978, en recevant le prix Duvernay de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal: « Quand je me bats, c’est pour ma différence, c’est-à-dire ma culture au monde. C’est ma version à moi de vivre l’humanité. Et cette version est une contribution et un enrichissement à la culture universelle. » (Tristan Malavoy-Racine)

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