Tag: l’homme rapaillé

« Était-ce ma mort
invisible
pêchant à la ligne dans l’horizon visible.»

« Il fait un temps fou de soleil carroussel
La végétation de l’ombre partout palpitante
Le jour qui promène les calèches du bonheur
Le ciel est en marche sur des visages d’escale
D’un coup le vent s’éprend d’un arbre seul
Il allume tous les rêves de son feuillage.»

Gaston Miron, extraits tirés de l’Homme rapaillé

Patrice Michaud et son alchimie des formes géométrique opère ici dans Le triangle des Bermudes [bandcamp track=2397352831  bgcol=FFFFFF linkcol=4285BB size=venti]

On peut acheter des billets ici.

Martin Léon au service du génie de Miron le magnifique, de la musique organique de Gilles Bélanger et des arrangements de Louis-Jean Cormier [youtube=http://www.youtube.com/watch?v=iNNfgmTgmcs]

Gaston Miron
L’art Poétique

J’ai la trentaine à bride abattue dans ma vie
je vous cherche encore pâturages de l’amour
je sens le froid humain de la quarantaine d’années
qui fait glace en dedans, et l’effroi m’agite

je suis malheureux ma mère mais moins que toi
toi mes chairs natales, toi qui d’espérance t’insurges
ma mère au cou penché sur ton chagrin d’haleine
et qui perds gagnes les mailles du temps à tes mains

dans un autre temps mon père est devenu du sol
il s’avance en moi avec le goût du fils et des outils
mon père, ma mère, vous saviez à vous deux
nommer toutes choses sur la terre, père, mère

j’entends votre paix
se poser comme la neige…

Louis-Jean Cormier, comme un seul homme, interprète la grandiose La route que nous suivons [youtube=http://www.youtube.com/watch?v=3Sp-Q8ARaic]

Gaston Miron
La route que nous suivons

À la criée du salut nous voici
armés de désespoir

au nord du monde nous pensions être à l’abri
loin des carnages de peuples
de ces malheurs de partout qui font la chronique
de ces choses ailleurs qui n’arrivent qu’aux autres
incrédules là même de notre perte
et tenant pour une grâce notre condition

soudain contre l’air égratigné de mouches à feu
je fus debout dans le noir du Bouclier
droit à l’écoute comme fil à plomb à la ronde
nous ne serons jamais plus des hommes
si nos yeux se vident de leur mémoire

beau désaccord ma vie qui fonde la controverse
je ne récite plus mes leçons de deux mille ans
je me promène je hèle et je cours
cloche-alerte mêlée au paradis obsessionnel
tous les liserons des désirs fleurissent
dans mon sang tourne-vents
venez tous ceux qui oscillent à l’ancre des soirs
levons nos visages de terre cuite et nos mains
de cuir repoussé burinés d’histoire et de travaux

nous avançons nous avançons le front comme un delta
« Good-bye farewell ! »
nous reviendrons nous aurons à dos le passé
et à force d’avoir pris en haine toutes les servitudes
nous serons devenus des bêtes féroces de l’espoir


MIRON, Gaston, L’Homme rapaillé, Montréal, l’Hexagone, 1994

La corneille

Corneille, ma noire
corneille qui me saoules
opâque et envoûtante
venue pour posséder ta saison et ta déscendance
 
Déjà l’été goûte un soleil de mûres
déjà tu conjoins en ton vol la terre et l’espace
au plus bas de l’air de même qu’en sa hauteur
et dans le profond des champs et des clôtures
s’éveille dans ton appel l’intimité prochaine
du grand corps brûlant de juillet
 
Corneille, ma noire
parmi l’avril friselis*
 
Avec l’alcool des chaleurs nouvelles
la peau s’écarquillent et tu me rends
bric-à-brac sur mon aire sauvage et fou braque
dans tous les coins et recoins de moi-même
j’ai mille animaux et plantes par la tête
mon sang dans l’air remue comme une haleine
 
Corneille, ma noire
jusqu’en ma moelle
 
Tu me fais prendre la femme que j’aime
du même trébuchant et même
tragique croassement rauque et souverain
dans l’immémoriale et la réciproque
secousse de nos corps**
 
Corneille, ma noire

          – – – – –

* lors de mes premières écoutes de cette pièce sur l’album Les Douze Hommes Rapaillés vol. 2 , chaque fois que j’entendais « parmi l’avril friselis », je croyais comprendre « parmi l’homme, ils frisent unis » Inutile de dire que je ne la comprenais vraiment pas (!) Ha, ha, ha !

** secousse de nos corps dans la chanson ; secousse des corps dans le texte

© Gaston Miron, L’homme Rapaillé, Montréal, Typo, 1996

La corneille n’étant pas encore disponible sur youtube, je vous propose ici Soir tourmente/le vieil Ossian chanté par Daniel Lavoie. [youtube=http://www.youtube.com/watch?v=Vpf3n4UlClA]

Il y a presque deux ans sortait un album qui était, en quelques sorte, un hommage musical à la poésie de Gaston Miron. Aujourd’hui, les hommes rapaillés récidivent et nous offrent une relecture musicale des mots et maux de Miron.

Le premier opus s’est instantanément frayé un chemin au sommet de mes disques préférés. Les mots y sont boulversants et humains d’une fraîcheur aïgue.

Voici les interprètes qui livrent la marchandise …:

  1. Yann Perreau
  2. Michel Rivard
  3. Martin Léon
  4. Pierre Flynn
  5. Vincent Vallières
  6. Richard Séguin
  7. Yves Lambert
  8. Michel Faubert
  9. Daniel Lavoie
  10. Louis-Jean Cormier
  11. Gilles Bélanger
  12. Jim Corcoran

(Plume Latraverse nous livrait une version sentie de Désemparé sur le premier album.)

Voici un extrait signé Yann Perreau lors d’un passage de la bête de scène à Belle & Bum

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=snMblLLJcy4]

Voici maintenant un entretien avec les différents interprètes

Tout aussi poignant et réussi que le premier, le deuxième chapitre du projet Douze Hommes rapaillés redonne vie à la poésie de Gaston Miron à travers les voix de douze chanteurs d’ici. Plongeant au coeur des écrits de l’auteur, Voir s’est inspiré des poèmes mis en musique par le compositeur Gilles Bélanger pour poser une question à chaque homme rapaillé.

La Corneille

Interprète: Michel Faubert

Corneille, ma noire

Tu me fais prendre la femme que j’aime

Du même croassement rauque et souverain

Dans l’immémoriale et la réciproque

Secousse de nos corps

Dans les contes, les corneilles et les corbeaux symbolisent la mort. Pour l’auteur de L’Homme rapaillé, ici, l’oiseau noir évoque aussi un désir brûlant, inéluctable. À laquelle de ces deux fatalités pensiez-vous en enregistrant la chanson?

« Au Québec, beaucoup des contes transmis de génération en génération viennent de France, où l’imaginaire et le symbolisme ne sont pas les mêmes qu’ici. Pour les Français, les corneilles et les corbeaux sont associés à la mort, alors qu’au Québec, la corneille annonce l’arrivée du printemps, avec toute la montée du désir que ça comporte, ce qu’évoque ici Miron. Dans la région de Lanaudière, l’expression « la tempête des corneilles » désigne la dernière tempête de neige de l’année. C’est un peu la même chose avec l’imaginaire autour du loup. Dans les contes, on parle toujours du grand méchant loup, mais ici, les loups ont de l’espace, des montagnes, des forêts et des champs à explorer. Puisqu’il le voit moins souvent, le Québécois n’a pas vraiment peur du loup. »
Ma rose éternité

Interprète: Pierre Flynn

Comme aujourd’hui quand me quitte cette fille

Chaque fois j’ai saigné dur à n’en pas tarir

Par les sources et les noeuds qui m’enchevêtrent

Je ne suis plus qu’un homme descendu à sa boue

Magnifique Poème de séparation 1. Est-ce que, sans le vouloir, un interprète se remémore inévitablement de lourds chagrins d’amour personnels lorsque vient le temps de mordre dans la souffrance de tels écrits?

« Pas dans le cas qui nous concerne, et je ne crois pas que ce soit nécessaire. L’auteur a écrit dans le vif d’une séparation soudaine et dévastatrice. On est déjà transporté par le grand souffle de Miron, et Gilles Bélanger a bien compris ce côté haletant, éperdu, abandonné. Le parcours est déjà tracé. On s’accroche et on fonce en laissant agir les mots et la musique. Parfois quand je chante, les images envahissent ma tête. Mais souvent, c’est quelque chose de physique, de musculaire. La chanson vit dans notre corps et sa vibration aussi. Pour le meilleur ou le pire, notre vie est notre voix. »
Retour à nulle part

Interprète: Yves Lambert

Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver

Nous entrerons là où nous sommes déjà

Ça ne pourra pas car il n’est pas question

De laisser tomber notre espérance

Gaston Miron a écrit Retour à nulle part après la première défaite référendaire de 1980. Votre interprétation a capella a tout d’un chant patriotique. Quel message l’homme doit-il en retenir?

« Chanter cette chanson trente ans plus tard revêt pour moi, dans l’air du temps présent, une occasion de réaffirmer mes convictions politiques sur l’avenir du Québec que j’aime avec passion. Les deux négations du refrain ont pour but d’exprimer une affirmation positive et rappellent l’importance de l’autodétermination. Quand j’observe la mollesse de nos politiciens devant le totalitarisme industriel, il me paraît évident que de donner nos territoires sans retombées économiques valables soit une entrave au développement social, culturel et environnemental. En prenant pour acquis que l’addition de deux négatifs nous donne un positif, les chances sont bonnes pour le prochain référendum! »
Sentant la glaise

Interprète: Jim Corcoran

Sentant la glaise le sanglot

J’ai aussi, que j’ai

La vie comme black-out

Sommeil blanc

Dans cet extrait de Six Courtepointes, Gaston Miron utilise pour une rare fois un terme anglophone. Vous qui présentez la culture québécoise au reste du Canada par le biais de votre émission de radio À Propos diffusée sur les ondes de la CBC, comment introduisez-vous Miron à nos compatriotes anglophones?

« Je ne me gêne pas pour dire au public anglophone à quel point Gaston Miron était un indépendantiste farouche et un ardent militant pour l’identité culturelle québécoise. Impossible de le passer sous silence, c’est l’une des définitions de Miron. Contrairement à bien des auteurs que je présente, je ne traduis pas les écrits de Miron à la radio. Je les récite en français parce que je ne comprends pas tout Miron. Ce qui est très bien ainsi. Les choses trop faciles à consommer, trop rapidement comestibles, ont une date d’expiration. »
Oh secourez-moi!

Interprète: Michel Rivard

Comme on fait pour les noyés de l’eau noire

Qui passent sous le pont du bout de l’île

Dans le charroi morne des glaces

et des soleils moirés

Secourez-moi

Peut-être un peu naïvement, ce passage nous a rappelé L’Oubli, cette pièce que vous avez écrite sur Claude Jutra. Quel lien voyez-vous entre Secourez-moi et les dernières années de la vie du cinéaste qui a préféré le suicide à l’alzheimer?

« Le seul lien que je puisse voir en est un de synchronicité, et j’avoue bien humblement qu’il m’a échappé jusqu’à ce que vous me posiez la question. Les images qui déferlent en moi à la lecture ou à l’interprétation des textes de Miron sont à l’extrême opposé de l’anecdotique. C’est pour moi une poésie de l’essentiel insaisissable, de la précision dans l’intangible… Chaque fois que je chante Secourez-moi, je suis littéralement transporté par la musique des mots et tout ce qu’ils véhiculent de possibilités humaines. »
Au long de tes hanches

Interprète: Louis-Jean Cormier

Si j’étais mort avant de te connaître

Ma vie n’aurait été que fil rompu

Pour la mémoire et pour la trace

Je n’aurais rien su

Sur cet extrait très personnel de L’Amour et le Militant, vos arrangements se veulent dépouillés et vaporeux, échafaudés à partir de chants planants et de bruits de vent. Est-ce les textes de Miron qui dictent ici vos enrobages ou les interprètes choisis?

« Pour moi, ce qui dicte l’arrangement des chansons, c’est tout d’abord le mariage entre le texte de Miron et la musique de Bélanger, ce qui ressort de la version guitare-voix, ce que je ressens. Après avoir remanié la forme, cherché à trouver la structure la plus cohérente, je vois souvent le tableau final. Je peux aussi penser à l’interprète qui la chantera et influencer la direction vers son habitat naturel, mais j’essaie surtout d’avoir un ensemble de 12 chansons homogènes. Il arrive aussi qu’il y ait des flashs comme dans Au long de tes hanches où j’ai eu le goût de chanter sur la terrasse du studio et de capter le bruit de l’autoroute pour rappeler celui de la mer. Méchant contraste, méchant contrat. »
Compagnon des Amériques

Interprète: Richard Séguin

Dans la liberté criée de débris d’embâcle

Compagnons des Amériques

Nos feux de position s’allument vers le large

L’aïeule prière à nos doigts défaillante

La pauvreté luisant comme des fers à nos chevilles

Autant porteuse d’espérance et de liberté que d’injustice et d’asservissement, l’Amérique fascine. Y a-t-il un lien entre l’Amérique ici évoquée par Miron et celle à laquelle vous faites référence dans Journée d’Amérique?

« Nous sommes les héritiers de toute une génération de poètes qui ont provoqué la grande transformation sociale du Québec. Moi et Marc Chabot (coauteur de la chanson Journée d’Amérique) voulions nous approprier notre propre vision de l’autre Amérique. Une journée comme le prolongement d’une vie en terre du Québec. La vie d’un homme qui porte ses rêves, son histoire et ses combats dans la poitrine. Terminer la chanson avec « Vingt-quatre heures de combat » faisait ainsi écho à l’éveil de notre condition sociale. Ce Québec d’aujourd’hui, je le vois silencieux, son souffle est court, son sol encaisse les vieilles blessures, ses lois 101 s’effritent dans les tranchées. La parole de Miron est toujours d’actualité, car tout reste à faire et tout appelle à une vigilance par rapport à nos choix de société et conséquemment avec le politique. Les mots de Miron ont encore plus de force aujourd’hui, une force essentielle, celle qui nomme la longue quête individuelle et collective, celle qui donne une conscience de notre existence dans cette partie de l’Amérique. »
Amour sauvage, amour

Interprète: Yann Perreau

Amour, sauvage amour de mon sang dans l’ombre

Mouvant visage du vent dans les broussailles

Femme, il me faut t’aimer femme de mon âge

Comme le temps précieux et blond du sablier

Dans cet extrait de L’Amour et le Militant, l’auteur célèbre un amour sauvage qui perdure malgré l’épreuve du temps et de l’âge. Est-ce que le jeune fougueux et ardent en vous y a vu une utopie?

« Non. L’amour est un défi, et j’aime les défis. La poésie de Gaston Miron me dit qu’il était un passionné, un batailleur, un amoureux, un homme courageux… Un homme intelligent et plein de gros bon sens. Il n’y a rien d’utopique là-dedans. »
Soir tourmente/Le Vieil Ossian

Interprète: Daniel Lavoie

Certains soirs d’hiver, lorsque, dehors,

Comme nouvellement

Il fait nuit dans la neige même

Les maisons voyagent chacune pour soi

Quel lien faites-vous entre Soir tourmente, un texte saisissant sur la mort de l’homme, et Le Vieil Ossian (fortement inspiré du froid hivernal) pour les juxtaposer ainsi?

« À vrai dire, je ne vois pas tellement Soir tourmente comme un poème sur la mort de l’homme autant que sur la conscience d’être, sur la vie en fait. Nous mourons tous, tous les jours à petites lampées. Si j’avais à faire un lien, et j’ai, évidemment, vu la question, je dirais que Le Vieil Ossian vient faire un contrepoids jubilatoire à ce constat bien vrai, mais quand même triste, que la mort nous accompagne tous les jours de notre vie. Le lien, une conscience intense de la vie et de la mort, de la beauté et de la magie qui sont là, dans la matière même de l’univers. »
Nature vivante

Interprète: Gilles Bélanger

En un tourbillon du coeur dans le corps entier

Comme un ciel défaillant tu viens t’allonger

En un tourbillon du coeur dans le corps entier

Mes paumes te portent comme la mer

Cet extrait et bien d’autres démontrent à quel point Gaston Miron a toujours accordé une importance capitale à la musicalité de ses poèmes, au point d’en faire une exigence. Comment avez-vous laissé cette musicalité guider vos compositions pour le projet Douze Hommes rapaillés?

« Gaston Miron était le poète de l’oralité; le recueil de poèmes n’était pas la finalité. Il défendait ses poèmes sur la place publique. Je suppose que, comme il y a eu plusieurs versions de L’Homme rapaillé où il apportait des corrections, c’est sur le terrain qu’il découvrait le mot juste, une faiblesse ou une longueur. Pour moi, les textes de Gaston Miron chantent déjà, de là le bonheur de les mettre en musique. »
Avec toi

Interprète: Martin Léon

Je suis un homme simple avec

Des mots qui peinent

Et je ne sais pas écrire en poète éblouissant

Je suis tué (cent fois je fus tué), un tué rebelle

Vrai que Gaston Miron, homme du peuple, se distingue par une poésie aux mots simples, mais aux images fortes. Est-ce l’ultime but d’un chansonnier, être aussi évocateur et en même temps si simple?

« Idéalement, oui, mais ce n’est pas vraiment la première étape au moment d’écrire. L’essence de la démarche demeure d’abord assez simple: avoir quelque chose à dire, le ressentir vraiment, prendre un crayon, y aller avec son coeur, aimer le résultat, aimer l’offrir. Pour le reste, la force d’évocation et la grandeur d’un texte vont beaucoup selon la sensibilité et le talent de chacun. C’est comme ça. Il y aura toujours plus grand et plus petit que soi. Mieux vaut alors y aller tout simplement avec sincérité et au meilleur de nous-mêmes. C’est un des buts ultimes, ça aussi. »
Le Camarade

Interprète: Vincent Vallières

Tu allais Jean Corbo au rendez-vous de ton geste

Tandis qu’un vent souterrain tonnait et cognait

Pour des années à venir

Dans les entonnoirs de l’espérance

Qui donc démêlera la mort de l’avenir

Le Camarade est un poème sur Jean Corbo, jeune felquiste mort en posant une bombe qui lui explosa entre les mains. Quelle image est la plus marquante, le désir de changer les choses au péril de sa vie ou la triste fin d’un révolutionnaire tué par sa propre révolution?

« Pour moi, Le Camarade est un hommage lucide à un jeune idéaliste maladroit. On ressent dans ce poème une grande conscience de la fatalité. L’image de la triste fin d’un révolutionnaire tué par sa propre révolution suggère un cynisme qui n’existe pas chez Miron. Celle du désir de changer les choses au péril de sa vie glorifie un peu trop le geste de Corbo. Qu’à cela ne tienne, un jeune homme doit être certes désespéré, malheureux, aliéné et exploité pour en arriver à poser un tel geste. En 2010 au Québec, sommes-nous encore prêts à mourir pour des idées? »

Artistes variés
Douze Hommes rapaillés vol. 2
(Spectra/Select)
En magasin le 31 août

À voir si vous aimez /
La poésie, la chanson, les douze interprètes sélectionnés

ooo

MIRON ET LA MUSIQUE

On savait déjà que la poésie de Gaston Miron et la musique faisaient bon ménage. Ses textes, d’abord, en sont remplis, de musique. Il suffit de les dire à voix haute pour saisir aussitôt la maîtrise rythmique de leur auteur, sa conscience aiguë de la matière sonore.
Et puis sur scène, Miron aimait bien chanter et s’accompagner à la ruine-babines, dont lui plaisaient sans doute les sons à la fois plaintifs et rassembleurs – on trouvera d’ailleurs aisément des vidéos du Magnifique en action en tapant les mots « Gaston Miron chante » dans le moteur de recherche de YouTube.
Vers la fin de sa vie, le poète conjugue comme jamais la musique à la poésie en montant, épaulé des musiciens Bernard Buisson et Pierre St-Jak, le spectacle La Marche à l’amour, qu’ils donneront un peu partout au Québec et dont un disque sera tiré en 1992, lors d’une représentation à La Licorne.
Gaston Miron serait comblé de voir les chemins qu’emprunte aujourd’hui sa poésie, chantée depuis quelques années par Chloé Sainte-Marie, puis maintenant par ces Douze Hommes rapaillés qui non seulement en saisissent toute la portée musicale, mais en préservent aussi l’essence politique et identitaire.
Une notion fondamentale, pour qui veut comprendre pleinement le legs de celui qui disait en 1978, en recevant le prix Duvernay de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal: « Quand je me bats, c’est pour ma différence, c’est-à-dire ma culture au monde. C’est ma version à moi de vivre l’humanité. Et cette version est une contribution et un enrichissement à la culture universelle. » (Tristan Malavoy-Racine)

(source)

«Je ne suis pas revenu pour revenir, je suis arrivé à ce qui commence.»

Gaston Miron, liminaire de l’Homme Rapaillé

Hier, j’ai présenté la musique de Fred Pellerin à un de mes élèves. J’ai demandé à ce dernier ce qu’il en pensait. Celui-ci m’a répondu avec un quelconque dégoût «j’ai de la misère avec le joual.» Je trouvais que son attitude face à sa propre langue représentait de façon évidente un exemple du phénomène de colonisation.

Ça m’a rappelé ce texte que Gaston Miron à écrit en 1973 sur la chose:

Décoloniser la langue

Quelle est la situation de la langue au Québec?

Je veux préciser que je ne suis pas linguiste. Lorsque je parle de langue, la mienne, la nôtre, c’est en relation avec un travail de parle et d’écriture qui est le mien comme écrivain. Mon propos découle davantage d’une réflexion sur la langue et d’observations sociolinguistiques que d’étude de la langue en soi. En cours de route, soit pour communiquer, soit pour m’exprimer, j’ai pris conscience de carences linguistiques, de difficultés du même ordre, qui avaient provoqué des traumatismes et des conflits chez moi.

C’est alors que je me suis remis en question non seulement dans ma pratique d’écrivain mais comme sujet parlant dans ma société. J’ai fait pour mon compte une sorte de procès de mon langage, et principalement de la langue qui est une modalité particulière du langage, qui est instrument de communication dans sa fonction essentielle, de «compréhension mutuelle», dit André Martinet.

J’ai cherché à comprendre comment la langue fonctionnait chez moi et quelle était le fonctionnement de la langue commune à l’échelle de mon entourage et de la communauté. Peu à peu s’est imposé à moi le constat que j’étais devenu, pour une bonne part, étranger à ma propre langue, que celle-ci subissait à mon insu l’intrusion d’une autre langue, en l’occurence l’anglais. Je ne savais pas l’anglais, et cependant j’étais un unilingue sous-bilingue: je savais une centaine d’expressions toutes faites comme where is Peel Street?, qui me permettent d’être fonctionnel et directionnel dans cette société.

Quand je lisais: Glissant si humide, je croyais que c’était du français, je comprenais parce qu’en même temps je lisais Slippery when wet, alors que c’est de l’anglais en français, c’est l’altérité. Pendant dix ans j’ai emprunté des centaines de fois les autoroutes sans tiquer au sujet de la signalisation: Automobiles avec monnaie exacte seulement/Automobiles with exact change onlyPartez au vert/Go on green, etc., et j’ai constaté que des milliers d’usagers en faisaient autant.

Un jour, j’ai ressenti un étrange malaise, presque schizophrénique. Je ne savais plus dans ce bilinguisme instantané, colonial, reconnaître mes signes, reconnaître que ce n’était plus du français. Cette coupure, ce fait de devenir étranger à sa propre langue, sans s’en apercevoir, c’est une forme d’aliénation (linguistique) qui reflète et renvoie à une aliénation plus globale qui est le fait de l’homme canadien-français, puis québécois, dans sa société, par rapport à sa culture et à l’exercice de ses pouvoirs politiques et économiques.

Cette situation existe-t-elle toujours?

[…] Notre langue comme outil de communication, et même d’expression, est toujours dans une situation prépondérante de diglossie. Ce terme désignerait une situation où une communauté utilise, suivant les circonstances, un idiome plus familier et de moindre prestige (le français) ou un autre perçu comme plus savant, plus recherché et prestigieux (l’anglais). Mais la situation est encore plus complexe car non-seulement sommes nous au prise avec un idiome perçu comme prestigieux (l’anglais), mais à l’intérieur même des dialectes québécois et français certains voudraient nous faire adhérer à un dialecte lui aussi perçu comme prestigieux: le français international.

Là encore, , cette situation renvoie au statut du sujet parlant, l’homme québécois, son statut social dans la société canadian, et dans sa propre société où il est majoritaire. Pourtant sa langue n’est le signe d’aucune promotion sociale, d’aucune mobilité verticale, sauf dans les cas où la société québécoise constitue un marché. Il n’est relativement à l’aise pour sa communication que dans les domaines de l’intériorité culturelle: la religion, l’école, la famille, les services, les manifestations spécifiquement culturelles. Ces domaines correspondent d’ailleurs aux pouvoirs partiels dont il dispose à Québec, que ses pères ont durement négociés et payés par le passé, au prix d’échecs et de guérillas parlementaires, et sur lesquelles il s’appuie pour résister, pour se survivre comme entité culturelle et linguistique distincte.

[…]

Il en vient à percevoir sa culture, et sa langue qui en est le produit, comme dévalorisées, pour usage domestique seulement. […] L’homme québécois n’est pas à blâmer pour cette situation, il n’a pas à rougir non plus de sa langue commune qui se dégage de l’ensemble de ses dialectes, qui tient le coup. Les responsables, se sont les élites politiques et bourgeoises en collusion avec la minorité possédante canadian du Québec et le centralisme d’Ottawa, qui le maintiennent sur son propre territoire dans un modèle de société coloniale infériorisant.

Cet extrait est tiré du recueil monument de Gaston Miron, L’homme rapaillé paru en 1998 aux Éditions Typo, pp. 207-218

Il y a 13 ans maintenant s’éteignait un grand poète québécois : Gaston Miron.

Son recueil de poème le plus connu est l’homme rapaillé. Récemment, en 2003, un recueil du nom de poèmes épars a vu le jour.

En novembre 2008 paraissait 12 hommes rapaillés un album de poèmes de Miron mis en musique par Gilles Bélanger et réalisé par Louis-Jean Cormier. C’est un album riche à découvrir.

Voici quelques extraits tirés de l’homme rapaillé :

la marche à l’amour

je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme

je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête

je n’ai plus de visage pour l’amour
je n’ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m’assois par pitié de moi
j’ouvre les bras à la croix des sommeils

mon corps est un dernier réseaux de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus

je n’attends pas à demain je t’attends
je n’attends pas la fin du monde je t’attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie

Je t’écris

Je t’écris pour te dire que je t’aime
que mon cœur qui voyage tous les jours
– le cœur parti dans la dernière neige
le cœur parti dans les yeux qui passent
le cœur parti dans le ciel d’hypnose –
revient le soir comme une bête atteinte

Qu’es-tu devenu toi comme hier
moi j’ai noir éclaté dans la tête
j’ai froid dans la main
j’ai l’ennui comme un disque rengaine
sans ta vague à mon corps
sans ta voix de mousse humide
c’est ma vie que j’ai mal en ton absence

Le temps saigne
quand donc aurai-je de tes nouvelles
je t’écris pour te dire que je t’aime
que tout finira dans tes bras amarré
que je t’attends dans la saison de nous deux
qu’un jour mon cœur s’est perdu dans sa peine
que sans toi il ne reviendra plus

La route que nous suivons

À la criée du salut nous voici
armés de désespoir

Au nord du monde nous pensions être à l’abri
loin des carnages de peuples
de ces malheurs de partout qui font la chronique
de ces choses ailleurs qui n’arrivent qu’aux autres
incrédules là même de notre perte
et tenant pour une grâce notre condition

soudain contre l’air égratigné de mouches à feu
je fus debout dans le noir du Bouclier
droit à l’écoute comme fil à plomb à la ronde
nous ne serons jamais plus des homme
si nos yeux se vident de leur mémoire

beau désaccord ma vie qui fonde la controverse
je ne récite plus mes leçons de deux mille ans
je me promène je hèle et je cours
cloche-alerte mêlée au paradis obsessionnel
tous les liserons des désirs fleurissent
dans mon sang tourne-vents
venez tous ceux qui oscillent à  l’encre des soirs
levons nos visages de terre cuite et nos mains
de cuir repoussé burinés d’histoire et de travaux

nous avançons nous avançons le front comme un delta
«Good-bye farewell !»
nous reviendrons nous aurons à dos le passé
à force d’avoir pris en haine toutes les servitudes
nous serons devenus des bêtes féroces de l’espoir