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Morceaux choisis

À propos de la création

« […] quand on est un peu plus vieux […] on apprend que c’est grave ce qu’on fait [la chanson], que ça peut semer la bisbille ou semer le bonheur, que ça peut guérir, sortir un enfant d’un coma, que ça peut faire des choses extraordinaires, que ça peut aider les gens à vivre ou à mieux vivre. Et alors, on connaît mieux, plus vieux, les récompenses qui sont toujours beaucoup plus énormes que le cachet et les responsabilités. On connaît mieux les tenants et aboutissants de ce métier. Et, au début, on est épaté par les applaudissements et, plus tard, on est beaucoup plus épaté par ce que les gens nous disent après. »

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« L’inspiration, redéfinissions-la selon la même méthode de Valéry qui disait : “Ah, de l’inspiration, si, si, si, un pour cent ; quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration.” J’aime bien cette définition. »

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« C’est comme si la chanson, tant qu’elle n’est pas finie, tant que les paroles ne sont pas terminées, elle est comme toute enveloppée. Puis la musique vient enlever les vêtements, et la voici comme toute nue et beaucoup plus exposée, alors qu’on croirait que la musique l’habille. Ce n’est pas mon point de vue. »

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« Avoir le goût de faire des choses, c’est presque avoir du talent automatiquement. Alors, c’est une envie de dire, c’est une envie de communiquer, c’est une envie de se nommer. On est tous les soirs en train de dire : “Heille…j’existe ! M’as-tu vu ?” L’expression est bonne : “M’as-tu vu ? M’as-tu remarqué ? As-tu remarqué mon existence ? ” »

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« C’est un menteur qui croit ses menteries, un conteur. Mais ce n’est pas mentir tout ça, ce n’est pas du mensonge. […] Moi, je dis souvent : “Je ne mens pas, j’agrandis la vérité pour que la voyiez de plus loin. C’est tout.” C’est l’art du conteur, à mon point de vue. Agrandir la vérité ou embellir la vérité pour qu’on la remarque davantage. Il y a les femmes qui s’embellissent avant de sortir, eh bien, aux dernières nouvelles, ça marche ! »

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« Je gagne ma vie à monter en scène. Ça ne veut pas dire que je chante bien, ça ne veut pas dire que je suis content quand je fausse. Quand je fausse, ce n’est pas par manque d’oreille, c’est par manque de moyens vocaux, mais j’ai de l’oreille, les pianistes vous le diront. Et quand mes moyens vocaux me le permettent, je chante juste. Bon. Et puis, j’ai un registre assez large aujourd’hui, à force de chanter, fabricando fit faber, hein, c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Alors, à force de chanter, j’ai fini par acquérir du volume. »

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« C’est vraiment du travail, mais du travail intéressant. Qu’on a de la chance de faire ce métier-là ! D’abord, un métier qu’on aime faire, ensuite, un métier pour lequel on est récompensé au-delà de nos mérites, c’est-à-dire, on est payé pour le faire, mais en plus, on est applaudi pour le faire. Il y a bien des politiciens, des politiciennes qui nous envieraient, avec raison. »

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« Non, je n’ai pas de recettes, je ne suis pas capable de vous dire : “Pour faire une chanson, il faut telle et telle et telle chose, tel ingrédient.” Parce que les ingrédients changent continuellement dans la vie, et puis, les ingrédients qu’on trouve pour faire une chanson, ils [se] trouvent à partir du moment… ils commencent à changer à partir du moment où on a fini le premier couplet. [La chanson] évolue d’elle-même. C’est comme dans les personnages de roman, il y a un moment où le personnage, il décide de ce qu’il va faire. C’est lui qui dicte à l’auteur ce qui va arriver dans le prochain chapitre. […] mais pour le faire arriver dans le prochain chapitre, là, il faut écrire le chapitre précédent. Et là, il y a de l’ouvrage ! L’ouvrage de construire un personnage, comme on construirait un golem, comme on construirait un épouvantail, de manière à ce que ça fasse peur aux oiseaux, vraiment, et que le corbeau ou la corneille ne vienne pas s’en moquer en éparpillant la paille de son chapeau. »

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« Une chanson, d’abord, c’est très exigeant parce que c’est un tout petit opéra qu’on fait. On veut, la plupart du temps, raconter une histoire qui se tienne debout, mais avec de la musique et des paroles […]. Une chanson exige, à mon point de vue – il y a d’autres points de vue là-dessus, et je les respecte tous – mais une chanson exige la métrique, la prosodie, la rythmique, la rime, et exige d’avoir une forme et de retrouver, de faire retrouver cette forme-là dans les autres couplets. Bon. Puis une chanson demande souvent qu’on ait un refrain. »

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« L’écriture d’une chanson, d’un conte, d’un poème, d’une comptine en particulier, c’est vraiment très près du jeu. On croit jouer avec les mots, quand les mots se jouent de nous. »

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« […] on n’a pas toujours tant à dire qu’on croit, mais c’est parce qu’on a toujours l’impression qu’il y a quelqu’un à qui on ne l’a pas dit, et on a raison, il y a toujours quelqu’un à qui on n’a pas dit ce qu’on avait d’important à dire sur la terre. Et ce qu’on a d’important à dire sur la terre, ça se résume en peu de mots, et beaucoup de gens, beaucoup de monde l’ont dit avant nous, hein. Mais on a la preuve qu’ils n’ont pas été écoutés, alors, on recommence. »

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« Ce que je raconte dans les chansons et dans les poèmes, dans les comptines, est beaucoup plus intime que ce que je raconte en interview à la télé ou sur scène. Non, ce que je pourrais raconter, ce qu’il y a de plus intime et de plus intérieur, de plus pensé, de plus choisi, c’est dans l’œuvre, c’est dans les travaux qu’on a faits, c’est dans les choses qu’on a soumises, qu’on a choisies pour le public, qu’on a cru être les plus belles et les plus importantes. Et ça, c’est le plus intime. Mais il est très rare que le public s’attarde davantage à l’œuvre qu’à l’homme. »

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« Nous sommes à la merci, nous vivons à la merci d’un cri. Nous vivons à la merci d’un éternuement. Nous vivons à la merci de la pensée de quelqu’un qui vient de se lasser de ce qu’on dit et a envie de sortir. Nous sommes à la merci d’un rien et c’est beau d’être tenu en laisse avec une laisse si fine et si forte. »

À propos de la vie et de la mort

« On est toujours en train de dire, de se nommer à l’autre pour qu’un jour – ce n’est pas être désintéressé – c’est pour qu’un jour l’autre nous nomme et nous nomme peut-être un petit peu plus tard après notre mort. C’est la plus jolie définition, pour moi, de l’immortalité, c’est de mettre une chanson ou des mots, une comptine, dans la tête d’un enfant. »

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« [Parlant du succès de l’artiste], on démêle très bien l’homme de représentation et l’homme dans la vie, et on apprend très tôt que ce n’est pas la vraie vie, que c’est une représentation que nous donnons de la vraie vie qui paraît parfois, parce qu’elle est grossie, plus vraie que la vraie vie. Mais la vraie vie est ailleurs. »

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« J’ai tellement été marqué par le cimetière où j’ai vu les noms de gens qui avaient tant travaillé, qui avaient été tant chantés, tant aimés et tant vécu de choses différentes et avec tant d’audace, et tant de vaillance, et qui n’avaient jamais vu leur nom en lettres typographiques imprimées où que ce soit. Et je me disais : “Bon, je vais les nommer”. »

À propos du sacré

« […] on est tout de suite, dans une église – si on le veut bien, si on ne s’en empêche pas, si on ne s’en prive pas – en contact avec le mystère. Parce que qu’on soit complètement athée ou qu’on soit complètement croyant ou qu’on soit entre les deux, la part de mystère est toujours là présente, et avec sa séduction, et la peur qu’elle propose aussi. »

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« […] j’ai toujours considéré qu’il y avait plusieurs sortes de foi possibles. D’abord, mon père et ma mère croyaient beaucoup, étaient très croyants, très religieux et très pratiquants, et ils m’ont donné cet exemple de faire confiance à quelque chose de plus que soi-même, que l’on s’efforce d’être. Et plus tard, j’ai écrit Celui de plus que moi que je m’efforce d’être. Eh bien, ça venait directement de ce que mon père et ma mère pratiquaient devant moi, ce dont ils me donnaient tous les jours l’exemple. »

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« […] il faut faire confiance à tout le monde. […] Ça, c’est une espèce de foi horizontale, la foi dans l’humain, dans l’humanité. Et puis, croire que l’homme va s’améliorer à tout petit pas, très doucement, mais quand même en allant vers le devant de soi-même. C’est une foi sur laquelle il y a moyen de poser… c’est un socle. Il y a moyen, après, de poser une stèle qui ressemblerait à la foi dans un au-delà ou dans l’âme, dans la résurrection, dans la foi… dans plus que soi, la foi dans le mystère. Croire sans demander explication tout de suite. »

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« Je crois que je peux dire que je crois. Le verbe “croire” a ceci de joli que, à l’indicatif présent, il rentre le verbe “croître”. Et les deux se conjuguent un petit peu de la même manière, mais c’est toujours au présent. Après ça, “je crus”, “je croirai”, “je croîtrai” ; après ça, dans le passé, ils diffèrent, dans l’avenir, ils diffèrent aussi. Mais les deux verbes, dans l’instant que nous vivons, ce présent qui est un truc à moudre du futur pour en faire du passé, c’est le petit sablier au col très, très, très mince dans lequel on a le droit de se trouver exactement entre deux éternités. »

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« Il faut scruter le fond de soi-même pour arriver à voir une lueur – on l’appelle une lueur d’espoir, ce n’est pas rien, hein, ça ne vient pas de rien. Et moi, d’ailleurs, j’avoue que j’ai eu pour moi des preuves qu’il y a autre chose de l’autre côté, des preuves que je pourrais exposer, mais non, il n’y a pas besoin : on croit ou on ne croit pas. Et si on croit, on a des chances de croître. Et il faut donner à la foi l’occasion de transformer le mot “croire” en un mot qui va plus loin et qui est “croître”. Cresco, je grandis, je m’élève, je pousse comme un arbre. »

À propos de l’identité

« Je suis un artisan, et puis, il m’arrive peut-être parfois – ce sont les gens qui vont juger ça – de devenir un artiste, mais ça commence toujours par un artisan qui met le temps de son côté et qui collabore avec lui pour essayer de dire quelque chose aux humains qui l’entourent. »

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« On ne sait jamais qui frappe à la porte, on ne sait jamais ce qu’il nous apporte, cet étranger, le voyageur, l’immigrant. Eh bien, les immigrants, il faut absolument apprendre à les accueillir, et ce n’est pas toujours facile, ce n’est pas toujours évident, on se défend au plus vite de cette peur d’être raciste. On l’est tous un petit peu, mais dans des dimensions contrôlables. »

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« Je n’ai pas le trac, mais ce n’est pas une qualité particulière, c’est comme quelqu’un qui n’a pas le vertige. Il y a des gens qui l’ont, des gens qui ne l’ont pas. Il y a des gens qui n’ont pas le mal de mer, et il y a des gens qui ont le mal de mer sur le quai. Alors moi, je n’ai pas le trac. […] je n’ai pas le trac parce que j’anticipe un plaisir, je m’en vais là comme […] je sors de la coulisse comme on va à un rendez-vous, un rendez-vous qui me plaît bien, que j’aime, que j’attends depuis longtemps, chaque fois, même si c’est depuis hier soir. Alors, c’est un rendez-vous galant. »

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« L’enfance est un pays auquel on revient toujours et dont on a constamment, toute sa vie, un tout petit peu de nostalgie. Il ne s’agit pas de devenir, avec ça, passéiste, et de ne plus traiter que du passé et de ne rien trouver d’intéressant dans l’avenir, comme disait Woody Allen : “C’est là que j’ai l’intention de passer mes prochaines années, faudrait que l’avenir m’intéresse.” Mais l’enfance contient vraiment, pour un écrivain ou pour un auteur-compositeur de chansons, contient beaucoup, 90 % de tout ce qu’on aura à dire dans la vie, parce que l’enfance nous contient aussi, contient toutes les racines dans lesquelles l’arbre écrivain, l’arbre conteur, l’arbre vivant bavard, puise ses histoires, ses sucs et tout son tellurique. »

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« […] aujourd’hui, je serais plus porté à célébrer le nom de Vigneault porté par mon père, mon grand-père et la façon dont ils l’ont porté que la façon dont je porte le leur. La façon dont ils l’ont porté était au moins aussi importante, sinon davantage, que la façon dont je le porte. Et c’est pour nommer tout cela que j’écris encore. Et il reste encore des choses à dire là-dessus. »

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« Oui, ça peut être lassant d’être pris pour quelqu’un d’autre que soi […]. Vous savez, sur quelqu’un d’un peu connu, où que ce soit dans le monde, il y a toujours une espèce d’aura de mystère, que les gens qui connaissent cette personne établissent eux-mêmes. Alors les gens nous créent des mythologies auxquelles nous n’avons rien à faire, dont nous n’avons rien à faire, d’ailleurs, parce que c’est le vedettariat. »

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« Je suis plus fier de mon père que mon père était fier de moi. »

À propos du bonheur

« […] il y a des choses comme ça, ce sont des petits bonheurs qu’on collectionne au cours du temps, au cours des âges, de ses âges personnels, et qui font, à la fin, qu’on a été heureux, mais la plupart du temps, qu’on ne s’en est pas aperçu. “Si vous courez après le bonheur”, disait Yvon Deschamps, “le bonheur, il se sauve, il disparaît, on ne peut pas l’attraper”, et le bonheur va à la porte et dit : “Mais ces gens-là sont heureux, je n’ai pas d’affaire ici, je vais aller voir des gens malheureux !” »

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« Et je dois vous dire que ce que je fais avec le plus de bonheur aujourd’hui, c’est vraiment d’écrire des chansons pour les enfants parce qu’il y a là une ouverture sur demain et même sur après-demain qui ne se remplace nulle part ailleurs et qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Une ouverture… la permission d’écrire sur de la cire vierge. […] C’est ce qu’il y a de plus précieux. Et c’est ce qu’il y a, quand on le fait bien, quand on le réussit, de plus utile au monde. »

À propos de l’amour

« On dit toutes sortes de choses, mais les chansons les plus engageantes au monde sont des chansons d’amour ! “Êtes-vous un poète engagé ?”, nous demande-t-on souvent. “Oui !” “Et vous avez écrit quelles chansons pour ça ?” “Ah, des chansons d’amour !” Et tous les écrivains, tous les poètes, tous les chansonniers en ont écrit, des chansons d’amour. On fait des romans d’amour, on fait des poèmes d’amour. Et c’était, dans tous les cas, ce qui les engageait le plus au monde. C’est un engagement direct, solennel, grave et signé ! Ça, c’est de l’engagement, monsieur ! Alors que le pays, c’est s’engager au nom de tout le monde, on s’engage autrement. »

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« Il faut chanter l’amour avec tout son être et tout son cœur. Autrement, ce n’est pas vrai. Il faut chanter l’amour comme si c’était chaque fois, toujours, pour tous les auteurs, pour tous les compositeurs, le seul au monde qui va être éternel, on l’éternise en le chantant, on l’immortalise un petit peu en le chantant. »

À propos du temps

« […] le passage du temps, c’est une obsession, une hantise. C’est une espèce d’ectoplasme qui est toujours là. C’est un fantôme, je dirais, une ombre, un nuage qui est toujours derrière moi ou au-dessus de moi. En venant ici, je passe devant un grand, grand cimetière, je dis à Pierre, tout à l’heure : “Y a bien du mort ici !” Et puis, tantôt, ce sera notre tour. Un jour, ce sera notre tour. Et le temps me fait toujours l’impression d’être quelque part vraiment sur un point, sur un segment de l’arc, et de passage. De passage. Nous sommes de passage dans notre manière, dans notre vie, dans toutes nos actions, et nous ne sommes déjà plus les mêmes, nous deux, que ceux qui étaient là à discuter tantôt. Nous changeons, nous sommes en changement continuel. Et, par ailleurs, à l’intérieur, nous jouissons d’une certaine permanence […]. »

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« Ah, vous avez voulu mesurer l’éternité. Alors, vous n’avez réussi à mesurer que le temps, et encore ! Même l’horloge atomique, au regard de l’éternité, elle est… elle doit être fausse au bout de quelques millénaires. »

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« Le respect du passé ne m’empêche pas du tout d’avoir le respect des perspectives d’avenir et d’avoir envie du futur et d’être curieux du futur. Et ça ne fait pas de nous des passéistes, ça ne fait pas, non plus, des futuristes. Ça fait simplement des gens qui vivent le présent avec une certaine rigueur, une certaine densité, avec des intentions. »

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« Je ne suis pas allé chez le tailleur pour prendre mes mesures pour la postérité… »

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« Le temps nous presse jamais pour dire, le temps presse parfois pour se taire. »

À propos de la société

« Moi, je dis volontiers que la violence, c’est un manque de vocabulaire. La plupart du temps, les gens violents [ne sont] pas arrivés… n’ont pas réussi à s’exprimer autrement, à s’exprimer avec des mots ou avec des cris, ou des fois – c’est très québécois ou polonais -, avec des jurons, avec des sacres. »

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« Quand toutes nos chansons n’ont pas réussi [à faire un pays]. Je ne suis pas le seul à avoir écrit Mon pays. Léveillée en a écrit un, Charlebois en a écrit un, Félix en a écrit 15… Et moi, pour ma part, j’ai écrit Les gens de mon pays, Gens du pays, Le temps qu’il fait sur mon pays, La chanson des quatre pays, Il me reste un pays… J’ai un pays à creuser, à construire, Le pays que je veux faire. Je continue, non, bien, tu sais. Bien oui, je continue. Bien voilà. Je continue. Pourquoi ? Je m’ennuie d’un pays parce que je m’ennuie d’un pays qui sera ! À travers tout ça, il faut entretenir quoi ? La foi. La foi en soi-même, la foi dans les autres, la foi dans un pays, la foi dans les enfants. »

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« On a l’impression que les gens, à cette époque [les années 1970], avaient ouvert leur porte personnelle et intérieure sur un chemin qu’ils n’avaient pas vu avant et, quand la grosse période a été passée et que René [Lévesque] est arrivé, on a l’impression que les gens qui avaient assisté au spectacle, et les gens qui l’avaient donné, dans certains cas, se sont dit :“Ah bon, ouf ! Bon ! Nous autres, on a fait notre bout, maintenant, que la politique fasse le sien.” »

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« On peut trouver autour de soi, dans son enfance, tout ce qu’il y a à dire pour décrire l’humanité, ses chagrins, ses joies, ses peines, ses problèmes et ses solutions. Je crois qu’on peut tout trouver ça autour de soi, parce que l’humanité, elle est autant dans un village que dans un quartier de la ville. Et, hélas, elle est la même partout, j’en ai peur. Il n’y a pas de bons sauvages comme en rêvait Jean-Jacques Rousseau… il y a de l’humanité. »

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« [Les gens de Natashquan] étaient des gens qui aimaient beaucoup travailler, qui étaient travaillants… Des travailleurs de la mer. Et ces gens-là étaient heureux d’une façon qu’on connaît mal aujourd’hui, puis ils auraient été si heureux de gagner leur vie et d’avoir des résultats plus heureux dans la vente de leur poisson parce qu’ils travaillaient fort. »

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« Nous avions, à l’époque, une sécurité incroyable comme enfant, la sécurité que les enfants d’aujourd’hui ont beaucoup moins. Nous étions assurés que nos parents ne se laisseraient jamais. Et ça, ça correspond à une police d’assurance sur la vie, sur le bonheur, incroyable aujourd’hui, extrêmement rare et extrêmement difficile à obtenir aujourd’hui. Les enfants de tout le village – pas seulement nous – étaient sûrs que leurs parents s’aimaient, que leurs parents les aimaient et qu’ils ne se laisseraient jamais. Ça correspond à une sécurité pas croyable, ça ! »

À propos de l’échec

« Et l’ambition, c’est un moteur qui s’emballe, c’est très mauvais pour le chauffeur, hein, aussi. Mais un moteur qui dure, qui est solide et qui part quand on lui demande, qui s’arrête quand on le demande aussi et qui a des freins, eh bien, c’est précieux, alors qu’un moteur qui s’emballe, c’est dangereux, c’est l’ambition fait ça, des fois. […] le gros risque, c’est celui de se prendre pour son affiche parce qu’on nous affiche avec une grosse tête. C’est dangereux, ça. […] Et vous savez, c’est avec les reproches, les remarques, les remontrances, les échecs qu’on apprend le plus. On tire beaucoup plus d’expérience des critiques, quelles qu’elles soient, justifiées ou non, que des compliments. À tous coups ! »

source

À propos de la création

« […] j’aime ça faire des documentaires sur des choses que personne ne connaît, et moi non plus. En bas de ça, ce n’est pas intéressant. […] Tu sais, quand on a fait L’erreur boréale, qui connaissait la foresterie au Québec ? Rien. Tout le monde [tenait ça pour] acquis, ça va bien, il y a bien du bois, il va toujours en avoir. Là on arrive – bang ! -, ce n’est pas ça [du tout]. Et puis là, on fait ce film-là, moi j’apprends un peu aussi comment ça fonctionne, la gestion de forêts, tu sais, c’est quoi ça, cette grande abstraction-là si importante. Là c’est le fun, là, [maintenant] c’est avec les Algonquins – je ne les connaissais pas. Donc, là, c’est un plaisir parce qu’en même temps que j’apprends, bien le monde [va] apprendre aussi, ça, c’est clair. Ça fait que, ça, c’est cela que j’aime beaucoup des documentaires. »

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« Le monde, il faut que tu leur projettes un univers, il faut qu’ils rentrent dedans, puis ils vont « tripper » pendant trois minutes. Faut qu’ils « trippent » pour de vrai, là. C’est ça qui est la job. […] Il y a juste des mots qui flottent avec un petit peu de musique, puis ils sont dedans jusqu’aux dents. Il n’y a pas d’écran, il n’y a pas de projecteurs, pas de pop-corn, ils sont aux vues. C’est, c’est fantastique. Du cinéma pour les aveugles. »

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« […] de façon générale, j’ai toujours plus de musique en avance, parce que quand tu as trouvé ton thème, sur une chanson, tu as beaucoup de fait, déjà. Après, c’est des nuances. Mais quand tu as trouvé le titre de ton poème, il reste tout le poème à faire encore. C’est plus dur, c’est plus dur, ça. »

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« […] la chanson aussi c’est un art extrêmement… c’est très, très délicat, c’est un univers en deux minutes et demie. »

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« Il ne faut pas que tu sentes jamais la rime, puis il faut qu’elle soit là. Il faut que tu la ressentes. Il ne faut pas que tu y penses. Tu sais, aujourd’hui, tu écoutes une chanson, il y a des fois j’écoute des chansons qui viennent de sortir, et je devine trois phrases avant ce qui va arriver. »

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« Je peux me passer de la scène n’importe quand. Facilement. Ce n’est pas une drogue. Pas vraiment. Peut-être que je me trompe, il faudrait que je l’essaye un temps. »

« C’est souvent le dilemme des artistes, ça prend 23 ans pour écrire le premier album et il faut que tu produises le deuxième en six mois. »

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« La poésie, souvent, ça marche en confrontant des choses qui, en principe, ne se confrontent pas. Il y a un terme […] c’est le choc des images, tu sais. Puis, c’est ça qui frappe […] chez nous ou en région, je ne sais pas, on appelle ça “parler en fou”. »

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« […] c’est quand même un art, faire une chanson, c’est une pièce d’orfèvrerie, ça prend beaucoup de ta tête, tes yeux, tes sentiments, des affaires que tu ne comprends même pas comment ça fonctionne. Ça demande une concentration inouïe. »

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« [L’inspiration] ça ne se commande pas. Tu sais, ça se conditionne, mais ça ne se commande pas. »

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« Quand j’écris, je construis une chanson, il faut que les repères soient identifiables par tout le monde, facilement. Tu sais, je n’emploie pas beaucoup de concepts abstraits comme “pensée” ou “croire” ou… Ça, ça veut dire n’importe quoi pour tout le monde. Mais si tu mets une chaise, tu mets une table, tu mets un “char”… tu sais, quelque chose de précis […] Tu roules ça, des objets identifiables et des situations identifiables. Là, c’est la base. On est dans le concret. Tout le monde voit l’histoire. C’est toujours une histoire […]. »

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« C’est toujours une histoire, c’est toujours une histoire, on ne s’en sortira pas, on est des humains, nous autres, depuis qu’on est sur le bord du feu, il y a deux millions d’années qu’on se conte des histoires, ça ne changera pas, ça. C’est toujours… Un bon conteur d’histoires va toujours être capable de fasciner son monde ou de le transporter. »

À propos de l’identité

« […] même dans l’histoire, je me suis même demandé s’ils n’avaient pas envisagé ça, de tuer [les Amérindiens]. Mais, ça ne se faisait pas, comme on dit, on n’est pas des Américains, peut-être. Mais quand en 1850-1860, quand l’industrie du bois est arrivée, ils étaient carrément dans les jambes, eux autres. Donc là, ils les ont ramassés dans deux grandes réserves, les Algonquins – une à Maniwaki, et l’autre, à lac Témiscamingue -, mais c’étaient des camps de réfugiés, ce n’était pas d’autre chose que ça. C’était carrément de l’apartheid. Mais dans le but de les assimiler, leur faire perdre leur langue… Ils se disaient qu’en une vingtaine d’années, ils feraient la job. [Mais] ça a fait le contraire. Ça les a raffermit dans leur différence. »

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« Coupé à blanc en français ou bien en anglais, quelle différence ça fait ? Ce n’est pas prêt là, tu sais… Je ne le vois pas, le projet. Tu ne peux pas faire l’indépendance en même temps, puis continuer à gaspiller ton territoire. »

À propos du temps

« […] les gens ont dit : “Ça ne bouge pas, ça ne bouge pas.” Mais en général, les gens sont pris dans leur vie quotidienne, c’est bien préoccupant, tu sais. Moi, je suis un peu libre de mon temps, ça fait que je peux faire un certain travail que les gens n’ont pas le loisir de pouvoir faire. Je regarde ça, les chiffres, on voit ça, des fois, les chiffres, l’occupation d’une journée par l’ensemble de la population mondiale, c’est effrayant. »

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« […] les organisations ont beaucoup de difficulté à se dynamiser, à avoir du monde. Le monde, la majorité du monde… Ils regardent la télévision trois heures par jour. C’est la moyenne, ça. C’est 21 heures par semaine. Franchement, c’est beaucoup. Mais ce n’est pas juste au Québec, c’est à la grandeur de la Terre. C’est comme ça, c’est un phénomène, mais le monde est gelé par la télé. C’est ça que je voyais… J’hallucine. Vingt-et-une heures par semaine. Tu divises par sept jours, ça fait trois. Là, t’en travailles huit, t’en dors huit, t’en voyages deux, trois, t’en manges une couple… T’as le temps de te brosser les dents, puis c’est tout. »

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« Du temps libre. C’est ça, la plus grosse richesse. Du temps libre, puis de la soupe, puis t’es correct. »

À propos de la société

« Les premiers grands essais de libération ici, ça a été fait par des gars comme Leclerc, puis Vigneault, quand même, c’est des poètes, ça. […] Mais ce qu’ils disent, en fait, c’est qu’ils réactualisent quelque chose qui se perd dans le silence, qui se perd dans le quotidien. C’est le fait qu’on est quand même grégaire, tu sais, on vit ensemble, qu’on le veuille ou non, qu’on y pense ou non, on vit ensemble. Et je l’ai vu, il y a pas longtemps, sur un mur à Paris : “Ce n’est pas vrai qu’on est seul et individualiste, on est grégaire et dominé.” Je trouvais ça bien, tu sais… Les poètes, souvent, ce qu’ils font, c’est qu’ils rappellent cette chose de la nature tout à fait fondamentale. »

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« Ici, au Québec, on a une situation particulière, c’est parce que les Indiens n’ont jamais rien cédé. À partir de la rivière des Outaouais jusqu’aux Rocheuses, il y a des traités qui couvrent tout l’ensemble : c’est à cause du chemin de fer. Rendu au Québec, non, rien. Pourquoi qu’ils faisaient signer les traités avec les Indiens de l’Ouest ? C’est parce qu’ils reconnaissaient qu’ils avaient un certain droit sur le territoire. Mais, sans ça, tu ne fais pas de traités, si tu ne reconnais pas ça. Mais ils faisaient un traité pour l’éteindre tout de suite après, tu sais, éteindre les droits tout de suite après. Au Québec, ça ne s’est jamais fait encore. Les Algonquins pourraient exproprier Mont-Tremblant. »

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« Là, [les compagnies forestières] ont tout écrémé ça. Quand ils disaient qu’on prenait juste… on laissait les bons géniteurs, on prenait des arbres malades, ou bien on faisait une sélection… C’était tout de la fraude ça, ce n’était pas vrai, ça. Ils allaient chercher le plus gros numéro, puis les plus gros arbres. […] Là, j’attends les chiffres pour 2006, de combien de bois a été coupé au Québec. Mais le rapport Coulombe, quoi, c’est 2004. Dans ce temps-là, on coupait à peu près 30-31 millions de mètres cubes par année. Alors que la forêt en produit à peu près une vingtaine naturellement. Un tiers de trop. Mais l’année qui a suivi le rapport Coulombe, ils ont coupé 33 millions de mètres cubes : record absolu. »

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« Qu’est-ce qu’il dit, le rapport Coulombe ? Il dit : “On ne peut plus fournir les usines selon [leur] capacité, mais selon la capacité de la nature à fournir du bois aux usines.” C’est ça qu’il dit. C’est un peu ça, une gestion écosystémique. À l’heure où on se parle, le ministère responsable d’attribuer le bois, le ministère des Ressources naturelles, n’a pas encore contacté le ministère de l’Environnement. C’est lui qui dispose de tout l’élément éco-forestier […] Il faut que ces recommandations du rapport Coulombe se fassent. […] il faut sortir les grosses compagnies du bois, c’est les compagnies qui nous coûtent très cher […]. »

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« […] les journalistes, aujourd’hui, ils n’ont pas le temps. Encore plus en région. Souvent tu as des hebdomadaires […] où est-ce qu’il y a un journaliste qui est [pris] pour écrire tout ce qu’il y a dedans, des sports jusqu’aux morts. Tout. Ça fait qu’il n’a pas le temps. Tout ce qu’il fait c’est qu’il prend les communiqués du gouvernement, puis les communiqués des compagnies, puis il les recopie. »

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« Ah ! Changer le monde ! […] Je ne sais pas qu’est-ce qu’on serait si on n’avait pas eu de poètes. Qu’est-ce qu’on serait devenus ? C’est quelqu’un qui a dit ça [il n’y a] pas longtemps : les arts, peut-être que les arts, ça ne sert à rien, mais s’ils n’étaient pas là, ce serait [vraiment] plate. Ça, c’est tout ce qu’on peut dire. De là à changer le monde, je ne penserais pas. Mais c’est fort pareil, la poésie. D’ailleurs, j’avais… j’ai donné une série de conférences dans les cégeps, les universités et mon cour s’appelait La poésie fait rouler l’économie, et c’était bien, bien sérieux. »

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« Mais tu sais, c’est l’histoire du territoire, ça. Tu sais jusqu’à récemment, je pense […] c’était un trait particulier du Canada. C’est une majorité du monde qui vit autour de villes-usines comme ça. […] c’est la loi de la compagnie […] On pense toujours que le pattern a été le suivant : au départ, il y avait les Indiens, hein ? Ensuite de ça, il y avait des Blancs. Mais, en fait, ce n’est pas exactement comme ça que ça s’est passé, et puis ce n’est pas exactement comme ça que ça se passe encore aujourd’hui. T’avais des Indiens, ensuite, c’est les compagnies qui sont venues. Les forestières, les minières et, plus tard, l’Hydro. Eux autres, ils ont mis… ils ont “locké” la ressource. C’est tout encore des contrats africains, ça là. C’est vingt-cinq ans, puis la loi des mines bien, ça, c’est pour toujours. Puis tasse-toi si je pense qui va y avoir un gisement qui est là, la société alentour de ça, c’est une quantité négligeable, là, tu sais. Et puis, c’est encore comme ça. »

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« Les jeunes, ils ne désertent pas les régions, c’est les régions qui ont déserté [les jeunes]. »

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« Ce n’est pas le poids des mots. C’est qu’à un moment donné, il faut toujours que tu escomptes que le monde [a] une tête sur les épaules, et puis le cœur à la bonne place. Quand tu pars de ce principe-là, tu vas toujours être capable d’aller [le] rejoindre. »

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« [Mon père], lui, il est d’une école où est-ce qu’il pouvait retourner dans le même secteur forestier deux, trois fois dans leur vie. […] jusqu’à après la guerre, tu n’avais pas le droit de toucher à un arbre en bas de huit pouces. Puis, comme les coupes se faisaient l’hiver, sur des sols gelés, bien, toute la régénération était tout le temps là. Ça repoussait tout le temps. Il n’y a pas d’autre manière de faire de la foresterie. Ça fait que c’est l’appétit, c’est l’appétit des grosses compagnies qui a fait… Bien, on en veut plus, on en veut plus, on en veut plus. Ce n’est pas qu’ils ne faisaient pas d’argent, c’est qu’ils n’en faisaient pas assez. C’est ça, le problème. Ils ont rentré les abatteuses, ils ont aussi… ils ont réussi, pendant des années, à justifier que ça pouvait être bon pour la nature. En tout cas, mon père puis ses chums forestiers, ils n’en croyaient rien. Il disait : “Non, non, ça c’est du pillage. Point final.” Puis il disait : “Ça, c’est politique. C’est politique.” Je ne comprenais absolument rien de ce qu’il voulait dire. Mais là, j’ai compris. »

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« C’est rare que tu entendes parler du monde qui [a] dit : “Bien si une compagnie fait de l’argent, c’est parce que c’est nous autres qui lui fait faire de l’argent.” C’est Chartrand qui disait… il a tellement raison, il dit : “Tu vas mettre un million de dollars sur le bord du chemin, la “pitoune” sortira pas toute seule, là, tu sais, ça prend du monde. ” Mais on est encore comme ça, les compagnies, ici […] on n’a rien de ça, tu sais, on a [que] les salaires. On reste encore, au Québec… on est au niveau des salaires, tu sais, on n’est pas participant à rien, on n’est pas – et c’est de moins en moins syndiqué, aussi. […] on retourne dans les années 1940. »

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« On prend la ressource, puis that’s it. Ce n’est pas fait [l’indépendance du Québec]. Pourtant, tu sais, s’il y avait une place où est-ce que la souveraineté aurait pu être faite, c’est bien dans les ressources naturelles, c’est à nous autres. Dans les forêts. C’est à nous autres, c’est la Constitution canadienne qui le donne, les provinces sont propriétaires de leur territoire, c’est ça, la Constitution canadienne. »

À propos de l’échec

« [Les membres du groupe Abbittibbi], on s’était séparés dans des conditions qu’on n’acceptait pas. Ça a toujours été frustrant, on a travaillé comme des démons pendant cinq, six ans, puis il n’y a rien qui arrivait. Puis là, c’est plate. Là, tu te sépares, t’es pauvre, t’es cassé… Mais jamais en mauvais termes, par exemple. Ça fait que quand j’ai eu l’occasion, avec le succès de Tu m’aimes-tu… Il faut dire que j’étais producteur de mes propres affaires, pour la simple raison que personne n’en voulait. Ça fait que là, donc, j’avais la part du producteur qui est beaucoup plus importante que celle de l’artiste, là. Ça fait que c’est avec ça que j’ai produit [Chaude était la nuit, le disque d’Abbittibbi]. »

 

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