Pensée du vendredi : tordre les orteils du destin

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Les orteils du destin
Adaptation d’un conte hindou

On se souviendra longtemps de cette naissance dans la ville de Benares. La future mère promène fièrement un ventre imposant.
Ce sera un fils, je le sens, nous l’appellerons Bischnoo!
Le temps venu, elle accouche d’un garçon. Joufflu, souriant, il crie tout de suite sa joie de vivre. Mais le ventre, resté gros, continue à se crisper!
Oh non, gémit la mère. Je ne voulais pas ça. Deux enfants, c’est trop!
Balam naît dans de longues souffrances. Il est maigrichon, se plaint doucement, il sent qu’il n’est pas le bienvenu.
Bichnoo, tu es beau, la vie te sourit. Je t’aime mon fils!
Balam, pauvre petit, c’est pas de chance, te voilà encore enrhumé!

Les enfants grandissent, tous deux travailleurs, l’un joyeux, l’autre triste. Bischnoo traverse la vie la tête haute, Balam marche le dos courbé. Bischnoo devient riche, Balam misérable.
Une nuit, désespéré de voir son orge pousser plus difficilement, Balam se hasarde dans le champ de son frère. Là, les épis, gonflés et solides, se balancent au vent tiède.
Une preuve de plus! Je suis vraiment malchanceux!
La tête basse, il fait demi-tour et se heurte à une ombre noir qui rugit :
Que fais-tu ici?!
Balam tremble, l’ombre à la voix rude l’empoigne.
Je… je viens v… v… voir le champ. Mais toi, qui… qui est-tu? Bégaie-t-il.
Je suis le destin de Bischnoo, je veille sur lui et sur ses biens.
Et moi? Où est mon destin à moi? Y a-t-il quelqu’un qui veille sur moi?
Ton destin à toi dort au-delà des sept mers. Va le réveiller si tu veux qu’il t’aide!
S’il te plaît, indique-moi le chemin, je n’ai pas de chance, j’ai peur de ne pas trouver.
Ne crains rien. Cherche, trouve et sois heureux.

Balam s’en va droit devant lui.
Il marche le jour.
Il marche la nuit.
Le soleil et la pluie tannent son visage.
Il vogue sur des lacs, il traverse une mer et un soir s’endort sous un amandier. La nuit, il rêve et l’amandier lui parle.
Mes racines sont douloureuses, mes amandes sont amères et je manque d’énergie pour me dresser vers le ciel. Toi qui vas au-delà des sept mers, demande à ton destin la cause de mon mal.
Cherche trouve et sois heureux!

Balam continue son chemin.
Il marche le jour
Il marche la nuit.
Le soleil et la pluie tannent son visage.
Il vogue sur des lacs, il traverse une mer et un matin, arrive dans un village étrange. Les gens habillés de noir, vaquent silencieusement à leurs occupations, certains ont les yeux rouges. À un mendiant, Balam demande ce qui chagrine ce pays.
Notre roi se meurt de rage. Cela fait des années qu’il s’épuise à bâtir, le jour, une tour qui s’écroule la nuit.
Le mendiant plante ses yeux noirs dans les yeux de Balam et, dans le langage silencieux des sages, il lui fait savoir :
Je sens que tu vas au-delà des sept mers. Demande à ton destin la cause de notre mal.
Cherche, trouve et sois heureux.

Balam continue son chemin.
Il marche le jour.
Il marche la nuit.
Le soleil et la pluie tannent son visage.
Il vogue sur des lacs, il traverse une mer et un midi, il est au bord d’une falaise. Là, des piaillements stridents! Balam va voir : un serpent rampe vers un nid d’aiglons affolés. Alors Balam lève son bâton, et lourdement l’abat sur le serpent.

Les cris s’apaisent, un froissement d’ailes se fait entendre… Balam lève les yeux, un aigle plane… puis vient se poser sur son épaule.
Tu as sauvé mes petits. Que puis-je faire pour toi?
Porte-moi au-delà des sept mers et montre-moi mon destin.

Aussitôt, Balam est soulevé dans les airs.
Il traverse le bleu de lumière du jour.
Il traverse le bleu plein d’ombres de la nuit.
Il traverse la nuit des temps et est déposé près d’une forme humaine endormie sur le sable tiède.
Balam s’approche, l’homme ronfle recouvert d’un drap blanc. Des pieds dépassent. Balam s’agenouille, agrippe les orteils et les tord violemment.
Debout, debout fichu destin, paresseux! Réveille-toi, j’ai besoin de toi.
Le destin s’éveille, grogne, baille, s’étire, s’ébroue.
Et maintenant, écoute-moi! Réfléchis et tâche de répondre juste! Pourquoi l’amandier souffre-t-il?
Parce qu’un trésor est caché sous ses racines.
Pourquoi la tour s’écroule-t-elle toutes les nuits?
Ce sont les soupirs de la fille du roi qui l’ébranlent. Elle est seule, sans amour, ni amis.
Bon, maintenant suis-moi et veille sur moi! Si tu te rendors, gare à tes orteils!

Aidé par son destin, Balam traverse la nuit des temps, il délivre l’amandier et garde le trésor. Ensuite, riche, il va demander la main de la fille du roi, surveille la construction d’une tour si haute qu’elle devient nid d’aigle et rentre chez lui pour admirer son champ d’orge.

***

Vous qui m’écoutez, si par hasard, un jour, vous trouviez que vous n’avez pas de chance, sachez que rien ne sert de lorgner le destin des autres, trouvez plutôt votre destin et tordez-lui les orteils pour le réveiller!

Cherche, trouve et sois heureux!

Peggy Noordhoff-Snoeck