Pensée du vendredi : Fragment d’éternité ou de l’expérience artistique

Publié le Publié dans Citations, Littérature, Philosophie, poésie, Spiritualité, Tradition québécoise

Dans cet extrait de l’essai Fragment d’éternité, Pierre Vadeboncoeur présente l’architecture de la perception artistique.

«L’art est comme la griffe d’un au-delà parmi les réalités communes et immédiates. Il ne parle que par la forme et cela ne peut se mettre en idées. Une forme est informulable. Elle est étrangère au discours et échappe aux définitions. Elle parle un langage souverain mais inaudible.

Vous essaieriez en vain d’entendre ce qu’elle dit et pourtant, à coup sûr, elle exprime quelque chose. Mais il est radicalement impossible de savoir quoi. Néanmoins elle est chargée de sens. Ce qu’elle dit ne saurait être compris objectivement. Son expression est cependant manifeste et vous atteint d’emblée. L’art vous remplit de ce que vous n’en pouvez saisir.

Cela se passe dans un ailleurs.

Votre attention sensible s’arrête sur une forme et celle-ci retient plus que votre simple regard. Par elle, vous entrez dans une sorte d’inconnu, dans un espace où une autre conscience prend le relais de vos pensées et émotions ordinaires. Imaginez la forme la plus simple, par exemple la courbe d’une coupe. Mais ce rien, cette forme, celle d’un objet périssable et qui par conséquent l’est aussi, ne l’est pourtant pas en tant que figure.

Ou encore, pensez à des formes plus complexes, formes inventées par la vie ou par l’art et l’activité fabricatrice. Chacune, si on l’abstrait du temps et la fixe dans un pur instant, accède à l’absolu.

L’architecture joue à merveille ce rôle. Elle a fixé mille formes dans la pierre ou d’autres matériaux, conservées ainsi comme une mémoire à travers les âges. L’Égypte, la Grèce, Rome, le Moyen-Âge, le classicisme français, New York.

À cause d’une forme, en apparence abstraite mais en réalité des plus concrètes, vous voilà dans un autre univers. Il est difficile de décrire cette substitution pour le lecteur. Elle est complète. Vous vous trouvez maintenant dans un monde idéal et néanmoins bien réel, où, par l’art, la réalité est sauvée et parfaitement sûre. Elle défie le temps et pour elle le temps ne compte plus. Elle vous introduit dans un au-delà qui est aussi le lieu d’un bonheur.

Voyez la différence. On est alors affranchi de toute précarité.

Considérez par exemple une ville, Manhattan, Montréal, et faites-en des réalités suspendues dans l’absolu. Il n’y a plus là de villes mais de purs objets, hors du temps, pleins d’un sens en effet dégagé du temporel.

On sort alors tout simplement des contingences. Les lieux pleins de difficultés, de complexités, de contradictions où la vie se déroule d’ordinaire, eh bien cela est maintenant derrière. On se trouve alors dans un lieu parfaitement autre et je dirais élyséen si ce mot n’avait pas de connotations paradisiaques.

Ce n’est pas un prodige. Ou vous êtes dans la vie courante, ou vous voilà dans la pensée. N’imaginez pas ici de mystère ou de secret d’initié. Il n’est pas moins naturel de vivre dans l’intériorité dont je parle que dans l’extériorité.

Ce passage se fait couramment. Il y a deux ordres d’existence, l’un et l’autre à notre portée. Mais le premier est plus rare, c’est tout. Vous accédez donc à un lieu où il n’y a qu’ordre et plénitude. Lequel donc? Vous n’avez qu’à évoquer d’autres états similaires, courants dans votre expérience. Devant une fleur, devant un paysage qui vous enchante, votre connaissance n’est plus la même.

D’ailleurs, vous éprouvez déjà non seulement de tels états, mais véritablement l’existence, en vous, de deux plans distincts, l’un où l’attention est occupée par des réalités bien tangibles, et l’autre, qui l’est par opération de l’esprit.

L’art substitue aux contingences un univers d’une autre nature, libéré de la vie ordinaire et du quotidien. Il n’y a plus de quotidien. L’homme a cherché de tout temps cet exil ou, pour mieux dire, cette autre existence, soit dans la mystique, soit dans l’art, soit dans la pensée. Nous aspirons sans cesse à sortir ainsi de notre condition.

S’éloigner de la terre, chercher la liberté, échapper à la mort, danser, peindre, chanter, prier, c’est toujours le même mouvement: nous n’avons jamais accepté notre vraie situation. De ce point de vue, notre histoire est celle d’un refus. C’est aussi celle d’une industrie perpétuelle tendant à renverser la loi qui nous astreint à la nécessité.

L’homme est en contradiction avec la fatalité. C’est une ambition impossible, mais il l’oppose aux réalités sans défaillir. Mortel, il se réclame obstinément de la vie, dans une partie perdue d’avance.

Il illustre ce combat par ses oeuvres, triomphantes, mais jamais telles en définitive. Il ne cesse de construire, philosophies, gouvernements, fortunes, architectures, qui représentent des tentatives d’établissement de l’humanité dans l’absolue durée. Mais au fond ce ne sont que des rêves. Il s’en dégage un sens, mais contre la réalité vraie des choses, car ces succès, à terme, sont tous voués à l’échec.

La forme témoigne, par sa constance, d’une permanence jamais atteinte dans la réalité. Elle est frappée comme une médaille. Elle maintient absolument son sens, inaltérable, à l’encontre de ce qui change, se modifie, fluctue, décroît et tombe, inéluctablement, au terme de sa durée. La forme a la dureté d’un diamant. C’est qu’elle appartient à un autre règne que celui des choses qui passent.

Concrète, elle est inaltérable et hors du temps et de l’action du temps, contrairement au reste du concret. Physique, elle est exempte du caractère périssable de la nature physique. Elle est soutenue par un autre principe de l’être, celui de la pérennité.

La forme n’est pas une idée; elle est réelle et fait partie des choses, mais dans un état parfaitement assuré dans l’être. L’intelligence, à son contact, touche à l’éternité. Là se trouve une sorte de certitude, qui épouse celle qu’il y a dans l’être. Les choses évoluent, ne sont pas sûres, mais la forme, par sa nature, est éternelle.

Il importe peu qu’elle disparaisse concrètement. Elle a été et cela suffit pour qu’elle existe toujours. Prenez un fronton grec. On l’a créé et, par-delà sa ruine, il subsiste à jamais. L’être nous envoie continuellement des messages, portés par les formes. Que nous disent celles-ci? Qu’il est là. Qu’il existe immortellement.

Chaque forme est un fragment d’éternité.

Elle est visible et parle de ce qui ne peut se voir.

Elle est sensible et ne peut être saisie.

Tout en étant d’ici-bas, elle ne l’est pas.

Elle s’introduit dans notre monde, y prend pleinement réalité, mais n’est pas de celui-ci.

Quoi de plus réel que cette existence équivoque?

Ce qui soutient la forme est inconcevable. Sur quoi donc s’appuie-t-elle? La pensée ne peut descendre jusqu’en cette profondeur. Celle-ci est insondable.

Les formes, qui sont celles mêmes de l’être et en multiplient à l’infini les manifestations visibles, sont muettes. L’intelligence qu’on peut avoir d’elles s’arrête à elles et n’y pénètre pas davantage.

Devant chacune de ces formes, on est devant le mystère. C’est chaque fois le même mystère, la même frontière. Ce qu’il y a, sous-jacent à toute forme, c’est l’être. Il est difficile, en cette matière, d’être plus explicite. On n’ira pas plus avant dans l’analyse de la forme. Sa profondeur est interdite.

L’être soutient tout cela. Mais au-delà de la forme, par laquelle il s’exprime, on ne voit rien, on ne sait rien de lui. Nous n’avons accès à l’ontologie des choses qu’à la surface. Certes, on peut spéculer et la philosophie ne s’en prive pas. Mais ici je m’en tiens à l’observation directe du réel et de la forme.

Les formes sont de purs signes, signes sensibles, et je m’arrête sur eux. L’un des aspects qui se révèlent accessibles ainsi directement est une merveille: c’est la beauté. La beauté, comme la forme, est en surface, mais depuis une profondeur, comme elle.»

***

Pierre Vadeboncoeur – Écrivain

Source : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/282886/pierre-vadeboncoeur-1920-2010-fragments-d-eternite