Category: Littérature

«Le non-initié recherche l’illusion. L’initié recherche ce qui est.»

Borduas, Paul-Émile, Parler d’art est difficile (Refus Global et autres écrits), Typo, Montréal, 1997

Récemment se tenait à Montréal un forum sur l’état de la chanson au Québec. Considérant que la politique culturelle du Québec (1991) a été instaurée avant l’avènement d’Internet, il était impératif qu’un tel forum ait lieu, et même surprenant qu’il n’ait pas eu lieu avant. 

Sur place se trouvait toues sortes d’intervenants et d’acteurs du milieu dont Louis-Jean Cormier, Alan Côté (directeur du Festival en Canson de Petite-Vallée), Solange Drouin (directrice de l’ADISQ), Guillaume Déziel (gérant de Misteur Valaire et membre de musiQCnumériQC). [On peut lire un article très informatif que Déziel a écrit dans le HuffPost : Réalité 2.0: la chanson du Québec en péril]

On y abordait entre autres les cinq éléments suivants : 

  • La chanson québécoise : francité et diversité
  • La chanson québécoise à l’ère numérique
  • La diffusion de la chanson et sa circulation au Québec et hors Québec
  • La création, la formation et le perfectionnement en chanson
  • Les mécanismes de financement et l’organisation du milieu de la chanson

En ouverture, les participants du forum ont eu droit à un vibrant plaidoyer de l’ami Marc Chabot (parolier de métier, philosophe et auteur.) Le revoici transcrit ici avec son aimable autorisation.  (Cette allocution est disponible en version PDF.)

La culture, la chanson et le divertissement

En 1966, la revue Liberté publiait un numéro spécial intitulé Pour la chanson. À la question : qu’est-ce que la chanson pour vous ? Félix Leclerc répondait :

L’accumulation de joies et de peines ferait éclater le cœur de l’homme, s’il n’y avait pas la chanson.

Ses limites. Ça ne se voit pas dans les hautes sphères comme la symphonie, ça ne s’attarde pas dans les couloirs de l’âme comme la psychanalyse, ça ne s’explique pas comme la philosophie, ça ne juge pas comme la morale, ça ne s’enseigne pas comme la doctrine, ça ne se copie pas comme la photographie, ce n’est pas un aigle, c’est un vivant petit oiseau sensible et intelligent dont l’univers est la cour, il connaît et ressent tout mais en petit, c’est très parent avec le conte et la fable. Ce n’est pas un océan, c’est une source, un grelot d’argent dans l’épaisseur du silence, une allumette dans la nuit.

Quelle est la bonne, quelle est la mauvaise ?

La mauvaise est une mouche qui bourdonne1.

Quand on m’a invité à participer à ce Forum sur la chanson québécoise, je me suis demandé si c’était vraiment la place d’un parolier. Après tout, une bonne partie d’entre vous vit de la chanson, vous êtes des artistes, des interprètes, des musiciens, des techniciens, des diffuseurs, des propriétaires de salle, des publicitaires, des agents. Moi, je suis un parolier. Je ne fais pas de scène, je suis occasionnellement formateur, mais je ne suis jamais parvenu à faire de mon travail un métier qui me permettait de vivre.

Mon vrai métier a été professeur de philosophie dans un cégep. Maintenant, je suis à la retraite et je continue d’écrire des chansons pour les chanteurs et les chanteuses qui en font la demande. J’aime les mots, j’aime ces mariages de toutes sortes entre les mots et les notes. Pour moi, une chanson est une œuvre, le travail de plusieurs pour que vive une idée, une émotion, un rythme. Brassens disait qu’une chanson est une petite fête de mots de notes.

Je ne suis pas venu ici pour vous parler d’argent. La chanson, c’est d’abord et avant tout un individu qui, souvent dans la solitude, s’occupe de sa peine ou de sa joie d’être au monde. Il écrit, il compose. Ce peut être Les vieux pianos ou Quand les hommes vivront d’amour. Il ne sait pas encore ce qu’il adviendra de son travail. En fait, il ne sait pas grand-chose. Il s’occupe le mieux possible à dire où il en est avec le monde. Il s’attriste des violences, il sympathise avec les démunis, il danse avec ceux et celles qui fêtent, il travaille, il biffe, il jette, il recommence, il avance et il recule.

Une fois sa création terminée, beaucoup de choses ou peu de choses sont possibles. Beaucoup ou peu de choses qui ne dépendent pas de lui. Son seul pouvoir était d’écrire une chanson, son seul pouvoir était au bout de son crayon ou de son clavier. Beaucoup du reste tient du hasard, de la chance, des rencontres, de la diffusion, du désir des autres de nous faire exister ou non.

Je veux insister sur ce désir d’exister, car c’est ce qui distingue en tout premier lieu la culture du divertissement. La culture peut faire exister les œuvres et généralement elle se soucie aussi de les conserver, de les rappeler à notre mémoire, de leur faire traverser le temps et les générations.

C’est une responsabilité qui devrait incomber aussi à ceux et celles qui s’occupent du divertissement, même si ce n’est pas leur premier défi. Une responsabilité oubliée, une responsabilité qu’on a parfois délibérément gommée.

Il y a quelques années, au Festival de la chanson de Petite-Vallée, Daniel Boucher a chanté la chanson L’ange vagabond que j’ai écrite avec Richard et Marie-Claire Séguin. Nous étions tous les trois dans la salle. Pour ceux et celles qui s’en souviennent et qui la connaissent, vous savez qu’il s’agit d’un hommage à l’écrivain Jack Kerouac. C’est une œuvre pour la mémoire.

Après sa prestation, Daniel Boucher est venu me voir, il m’a pris dans ses bras et il m’a dit : merci Marc, tu sais, c’est depuis que je suis Ti-Cul que je rêvais de chanter cette chanson sur scène. Richard Séguin qui était tout près ajouta : il y en a au moins une qui aura traversé une génération.

Il est là le pouvoir de la culture. Dans un moment comme celui-là, je me soucie bien peu d’en être l’auteur. Je sais depuis longtemps maintenant que le nom des paroliers n’est pas ce qui prime. Mais une œuvre est vivante et ça me suffit.

Ce qui compte, c’est de pouvoir dire : merci Kerouac, merci la littérature, merci la musique, merci Daniel Boucher, merci l’américanité, merci la poésie, merci la culture.

Réduire la chanson à un art de divertissement, c’est peut-être passer à côté de l’essentiel. Réduire la chanson à un art de divertissement, ce n’est pas lui rendre service.

Je voudrais qu’on me comprenne bien. Je ne suis pas en train de vous dire qu’il y aurait d’un côté les bons de la chanson, ceux qui plaident pour la culture, et de l’autre côté ceux qui sont pour le divertissement et qui seraient les méchants.

Je pense que nous pouvons tous penser plus loin. Je pense que nous nous devons de faire cet effort. Nous le pouvons et, si nous y arrivons, nous parviendrons peut-être à résoudre une partie de la crise qui nous amène tous ici. Il y a des ponts à rétablir entre la culture et le divertissement. La solution est là, pas dans l’acte de creuser davantage le fossé entre les deux.

Cette crise exige d’être réfléchie de plusieurs manières. Cette crise, elle vient aussi de cette séparation que nous encourageons jour après jour entre culture et divertissement.

Une chanson peut nous faire réfléchir, une autre peut nous faire danser, une autre peut nous faire pleurer et une autre encore peut nous faire rire. La chanson est un art multiple. La chanson doit être tout autant une fête qu’un hymne. La chanson doit être tout autant une folie qu’un recueillement ou une dénonciation des violences. Chanter, c’est tenter de dire et tenter de décrire tous les mondes possibles. La danse à Saint-Dilon fait son travail comme La danse des canards ou La danse du Smatte. Le plus beau voyage fait son travail comme La langue de chez nous ou Bozo les culottes. Les oies sauvages font leur travail comme La planque à libellules ou On va s’aimer encore.

Nous avons besoin des chansons pour tous les instants de la vie des êtres et pour tous les instants de la vie d’un peuple. J’ai besoin de ces petits oiseaux dans ma cour, comme le disait Félix. Comme j’ai besoin du cinéma, du théâtre, du roman, de la peinture et de la poésie.

Admettons que comme créateur, comme compositeur, comme parolier, comme interprète, nous ne serions que trop peu de choses si notre seul but, notre seule action dans la culture était de divertir. La chanson doit être libérée des carcans dans laquelle on tente de l’emprisonner. Elle est plus qu’un genre, elle est plus qu’un son, elle est plus qu’une voix, elle est plus qu’une mode, elle est plus que ce qu’elle vend ou ne vend pas. C’est ce plus que nous devrions rechercher. C’est ce plus qui fait que, quelque part, un jeune vient de s’acheter une guitare et s’apprête à partir à l’aventure, qu’un autre vient de s’acheter un dictionnaire de rimes et se rend compte avec tristesse que bien peu de mots riment avec amour et qu’il devra trouver le moyen de nous le faire oublier.

Oui, il y a une crise. Elle est profonde, elle est terrible. Depuis l’arrivée du CD notre chanson se disperse et se perd. Le répertoire disparaît petit à petit. Nous sommes un petit marché et beaucoup de nos créations sont complètement disparues avec l’arrivée des CD. Il est strictement impossible, même avec la plus belle volonté du monde, de posséder l’intégrale de l’œuvre de Claude Léveillée ou Pauline Julien. Qui se souvient des albums d’une Ginette Ravel ou du groupe Toubabou2 ?

Nous n’aimons pas la chanson quand nous nous enfermons dans le présent. Il n’est jamais bon pour l’avenir de ne pas avoir de passé.

Je rêve depuis des années d’un vrai site Internet qui aurait le souci du passé. Contrairement à ce que l’on pense, il y a une grande différence entre l’histoire et la nostalgie.

Pouvons-nous nous donner les moyens de sortir de l’éphémère ? La chanson a une histoire, comme le cinéma ou la littérature.

Écrire une chanson, c’est ouvrir à la liberté. C’est la réclamer quand on n’en voit plus le bout du nez. C’est tout autant la liberté de l’amoureux que la liberté d’un peuple. J’aime savoir que les chansons naissent d’une émotion, mais c’est justement parce qu’elles sont une émotion qu’elles sont fragiles et cette fragilité peut faire tout autant notre bonheur que notre malheur.

Idéalement, la chanson ne devrait pas être au service de quelque chose. Elle est un mode d’expression, une manière d’être et de dire le monde. On ne peut pas se contenter de penser la chanson comme un simple soutien à l’industrie, à la publicité, aux radios ou aux commerces de tous genres. Quand j’écris dans un texte de chanson : je veux encore d’un grand verre de bonheur, j’aimerais bien qu’on sache que je n’écris pas pour qu’on boive plus de lait, une liqueur ou une bière. Je veux d’une chanson qui existe pour elle-même, je veux des chansons qui s’adressent à nous tous.

La vie n’est pas un éclat de rire permanent. Nous le savons tous. Depuis quelques années, bien des arts sont disparus des médias. Il y a peu ou pas de place pour notre poésie, peu ou pas de place pour le roman, peu ou pas de place pour la peinture et le théâtre. Est-ce normal qu’il y ait à chaque semaine dans trois de nos chaînes publiques entre six et dix heures d’émissions pour rire ? Je prendrais bien quelques-unes de ces heures pour rencontrer un chanteur, une chanteuse, un romancier ou un poète. Je voudrais le dire sans dénigrer pour autant l’humour.

Oui, choisir la culture est plus exigeant que le divertissement, mais c’est un choix de société et pour moi, il y a une différence entre un choix de société et des cotes d’écoute.

Durant les deux jours qui viennent, vous aurez la chance ou la malchance d’en apprendre bien davantage sur les différentes crises de la chanson. Problèmes de diffusion, problèmes de ventes de billets, problèmes de droits d’auteur.

Il y a vraiment beaucoup de problèmes à résoudre pour que la chanson existe mieux et existe plus. Je pense que nous sommes d’accord pour dire avec ceux et celles qui nous convient à cette réflexion, que les enjeux et les défis sont grands. Mais il faut aussi ne pas confondre les enjeux collatéraux avec une interrogation majeure : quelle place voulons-nous vraiment pour la chanson dans la culture ? Et cette question ne s’adresse pas seulement aux créateurs des chansons mais aussi à ceux et celles qui font vivre nos œuvres.

Le philosophe Vladimir Jankélévitch a écrit :

… la jeunesse rend tout le monde jeune, comme la poésie fait de chacun un poète3!

Il suffit d’aller entendre le spectacle des Douze hommes rapaillés pour s’en convaincre. Nous sommes au plus proche de ce que peut faire la culture : provoquer chez l’humain l’élévation dont il a besoin pour espérer. La chanson, comme tous les arts, est un arrachement au réel. Nous avons besoin qu’on nous invite dans l’ailleurs. Nous avons besoin de savoir que nous sommes autre chose que des travailleurs ou des consommateurs. Il est bon pour les hommes et les femmes que nous sommes de retrouver notre noblesse. Je refuse l’idée que nos élévations, nos arrachements au réel et notre noblesse soient des concepts creux.

On nous a habitués avec trop de facilité à consommer. Même le malheur et les guerres se consomment. J’ai besoin de la chanson pour aller ailleurs, pour approcher la beauté. La chanson m’a si souvent permis d’espérer, de grandir, de rêver. La chanson sauve des vies, elle aide à vivre, elle aide à mieux comprendre nos complexités, nos contradictions, nos divagations, nos égarements. J’aime savoir qu’elle peut continuer à faire son métier. Simplement, sans prétention, sans exagération. J’aime qu’elle prenne ma main pour m’aider à rester debout et vivant.

Mais je pense aussi qu’elle a besoin d’être défendue par chacun de nous. Je pense que nous devons refuser qu’on oublie sa grandeur, qu’on oublie qu’elle n’a pas à être traînée dans les marges de la consommation parce que nous manquons d’imagination. Elle peut encore être un refuge quand l’insignifiance déferle sur nous.

Je relisais récemment un livre du philosophe Peter Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire. Il disait ceci de la mission de l’écrivain. Je pense qu’on pourrait très facilement le dire aussi de la chanson.

La mission de l’écrivain n’est pas d’être anodin. Il me semble que nous avons oublié ce qu’est un écrivain et ce qu’il fait lorsqu’il se consacre à son métier. Les écrivains sont des expérimentateurs. Leur boulot, c’est de dépister ces substances dangereuses que l’on appelle les thèmes, les thèmes profonds de leur époque, ces thèmes sont traités, décomposés, filtrés, renversés et recomposés par les auteurs. Il s’agit d’un boulot (…) risqué.

Un peu plus loin il ajoute :

C’est un sérieux symptôme du déclin de la vie publique, lorsque même les critiques, (…) ne comprennent plus ce que fait un auteur en menant des expériences sur des aspects explosifs des matériaux dangereux4.

Cette mission de l’écrivain, c’est peut-être aussi celle du chanteur, du parolier et du musicien. Pouvoir dire qu’il y a des secousses sismiques en chaque être humain. Pouvoir dire que nous avons besoin d’être réveillés.

Et Sloterdijk en ajoute une dernière :

Toute personne disposant d’un téléviseur peut s’écœurer de tout5.

C’est par écœurement justement qu’on finit par éteindre. Vivement la culture, vivement le retour de la chanson dans la culture.

Si la culture est un arrachement au monde ou au réel, elle n’est pas un aveuglement, une manière de m’endormir, un détournement de l’esprit. Il y a une réclame de bonheur dans l’histoire de notre chanson qui mérite d’être entendue. Elle est là cette réclame. Elle nous vient des artistes eux-mêmes. Elle nous vient des artistes de tous les âges. Je l’entends tout autant chez Lucille Dumont que chez Bernard Adamus. Elle ne vient pas d’un son mais du sens.

Je vous remercie.

Marc Chabot

Janvier 2013

1 Félix Leclerc, Pour la chanson, Liberté, no 46, 1966, p. 32.

2 D’autres noms : Marie-Claire Séguin, Mario Trudel, Lawrence Lepage, Vos Voisins, Geneviève Paris, Sylvie Tremblay. Nous avons chacun notre liste et cette liste n’est rien d’autre qu’un avis de disparition.

3 Vladimir Jankélévitch et Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l’inachevé, Folio essais, 1987, p. 233.

4 Peter Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Calmann-Lévy, 1999, p. 146-147.

5 Ibid., p. 43.

« À l’ère où triomphent le culte de soi, l’exposition permanente et obscène de son vécu et de ses douleurs, en ces jours où nous avons l’existence si manifeste et si bruyante, le chic, il me semble, c’est la splendeur discrète, la délicatesse de taire un peu sa détresse comme ses exploits; le chic est ce supplément d’âme qui ajoute la réserve à l’éclat, et la tenue à l’émoi.

Le chic, il me semble, c’est perdre avec élégance, c’est volontiers faire briller les autres, c’est aimer sans calcul ni intérêt, c’est pardonner ou aider sans s’applaudir soi-même, c’est savoir sa banalité et pourtant tâcher d’enrichir le monde de ce que l’on est, c’est marcher droit dans une vie bancale, c’est tenter une sorte d’élévation qui n’a rien à voir avec le statut, mais plutôt avec la noblesse des sentiments.

Le chic, c’est le panache, tel que le décrit Edmond Rostand : la pudeur de l’héroïsme, comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime.»

Evelyne de la Chenelière

Source : http://www.lapresse.ca/vivre/mode/201301/01/01-4607763-le-chic-selon-evelyne-de-la-cheneliere.php

«Pour la première fois, un ensemble important d’individus sont orientés chez nous vers l’inconnu. Ils bâtissent ce qu’ils ne connaissent pas encore. Ils ne demandent pas simplement des réformes, ils ne font pas simplement une politique : tout leur être se consacre à une oeuvre qu’ils ne connaîtront pas avant de l’avoir dégagé. Ils ne sont plus aussi vulnérables aux reflux d’opinions, car ils relèvent entièrement de leur sort de créateur. La société n’est plus complètement entre vos mains : vous connaîtrez les aléas de leurs découvertes. S’ils faiblissent, s’ils composent trop, le principe dont ils sont animés fera tout de même qu’ils auront des successeurs car l’esprit créateur se transmet. Rien ne résiste mieux à la corrosion et à la contrainte que l’absolue loyauté du créateur envers son oeuvre. L’esprit de création est un principe quasi inaltérable. Je reconnais naturellement que c’est à l’école de l’art que nous le devons principalement. L’art nous aura été un maître beaucoup plus important que l’histoire, et moins équivoque.»
Pierre Vadeboncoeur dans La ligne du risque

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=g_NL4m5Kj9E]

 

C’tait un matin y’a pas longtemps, j’étais en studio pour enregistrer un duo avec Vigneault. C’était: «Je m’ennuie des mélodies qui mettaient mes yeux dans l’eau, je m’ennuie de ton ennui.» Gilles Vigneault. On se croise que’ques fois depuis que’que temps. Des fois, c’est pour des projets, des fois c’est pour presque rien. Mais quand même, un privilège et un honneur, de pouvoir se colletailler sur la légende vivante.

Faque, c’était un matin, y’a pas longtemps. «Je m’ennuie, de ton ennui.» Pis y’est arrivé Vigneault, avec des muffins qui étaient encore chauds, les bras chargés des journaux du matin. Pis si y’avait des pépites dans les gâteaux m’a vous dire, y’avait surtout des noyaux dans les nouvelles.

Vigneault, y m’a dit: «On veut un drapeau, mais on n’a pas encore de mât. Y faudrait se faire un mât.» Ça c’était la revue de presse d’un jour de semaine dans la bouche de Vigneault. Lui, le grand poète du pays, celui qui chante encore, à l’âge respectable. Qui trouve encore à donner pis qui dépasse comme si ses mélodies avaient de la frange. C’est du surplus qui va brasser jusqu’à l’espoir, jusqu’au projet social, dans l’au-delà de la poésie, pour en faire de la force.

Je l’avais entendu dire une fois — il parlait d’idéal — y’avait dit que les poètes trouvaient à dire dans le monde où ils vivaient, pis que si l’idéal se pointait la face, il se trouverait un moment, un p’tit boutte où s’qu’on saurait plus quoi chanter, parce que ça ferait l’impression qu’on a réussi. Ben, le temps passe, pis y chante encore. Pis on chante encore. Pis dans toutes les noirceurs, ça permet de se dire qu’il y a peut-être encore une brèche pour rêver.

Aujourd’hui, ami Vigneault, chante encore! Y faut chanter plus que jamais! On a besoin d’un Nord, d’une aiguille, d’un exemple, on a besoin d’un homme-phare, montre-nous le chemin que tu connais, dis-nous que ça s’peut de changer un boutte du monde avec les chansons, sinon d’en panser un peu les noirceurs. Je t’entendais encore y’a que’ques jours. C’était cité: «L’idéal, quand il est porté par une seule personne, il se rend jamais ben loin. Il faut que l’idéal devienne collectif pour avoir de l’avenir.»

Y faut se faire un mât, Vigneault? On va se faire un mât lustré. Chante encore. Je te promets qu’on va répondre en choeur.

***

Source : Le Devoir, Fred Pellerin – Conteur et scénariste,  1 novembre 2011  Actualités culturelles

Tabouère ! Quelle soirée ce fut mes amiEs!

En première partie du grand rapaillement, on retrouvait Patrice Michaud. Il était accompagné du guitariste André Lavergne. À eux seuls (une armée de deux) ils ont su remplir l’espace sonore du théâtre Maisonneuve d’émotions et d’humour. Il faut souligner au passage les talents de conteur de Michaud (la désopilante et électrique (!) guitare rouge…)

Pour ceux que ça intéresse, une pièce de Michaud est offerte en téléchargement gratuit cette semaine. Il s’agit de l’excellente On fait comme si. «Ton coeur échappé au fond de mon char…»

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Les douze hommes rapaillés ont donné une séance de rapaillement mémorable : la musique y était; les émotions ornaient les commissures de chacune des notes; les douze voyageaient somptueusement propulsés par une section rythmique qui leur assuraient le confort d’un vieux char de luxe (genre Cadillac «pimpé».)

Chacun des interprètes a été extraordinaire. Je dois toute fois mentionner quelques moments que j’ai trouvé particulièrement fort.

Des frissons m’ont traversé chaque fois où le compositeur de la maudite machine a pris le micro. Pierre Flynn chantait avec une telle vulnérabilité qu’on aurait dit qu’il marchait sur des coquilles d’oeufs vides sans que celles-ci ne cassent. Son interprétation imposait en noblesse.

Richard Séguin, à la fin de Pour retrouver le monde et l’amour a chanté une note qui semblait provenir du fond de l’univers : la note était si intense qu’on aurait dit d’elle qu’elle était apparu en même temps que le big band. (Le poil dressé partout, même dans la barbe!)

Le Charbonnier de l’Enfer, Michel Faubert, semblait un peu nerveux. Sa sensibilité éclairait et éclatait dans toutes les syllabes…

Le temps s’est arrêté quand Louis-Jean Cormier (réalisateur des deux opus, musicien, la voix de Karkwa) a donnée le coup de grâce en interprétant l’incommensurable au long de tes hanches. Il l’a interprété en toute modestie, seul face à la foule.

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Pendant tout le concert des douze, Louis-Jean dirigeait le band avec un plaisir évident et contagieux. Son visage était fendu d’un sourire qui partait d’une oreille à l’autre. Du plaisir ! du plaisir. Pour moi, il incarnait ce que Nadia Boulanger définit comme une bonne interprétation.

Samedi 8 janvier 2011, alors qu’il revenait d’un concert des Charbonniers de l’Enfer, Bruno Fecteau a succombé à un malaise cardiaque. Il était âgé de 52 ans.

Bien connu de la communauté des musiciens du Québec, Bruno a été le proche collaborateur de Gilles Vigneault pendant plus de 15 ans.

Ses talents d’accompagnateur demeurent pour moi une référence absolue en la matière. On peut l’entendre au sommet de son art sur le magistral album quadruple de Gilles Vigneault en spectacle à l’Olympia de Paris et au Théâtre Petit Champlain de Québec. La moitié de cet opus consiste en un duo entre Messieurs Vigneault et Fecteau enregistré dans la Basse-Ville de Québec. Sur ces pièces, Bruno respire musicalement au même rythme que Gilles récite : si Vigneault prend une pause, Bruno, presque télépathiquement, fait de même ; si Vigneault hésite, Bruno comme son ombre attend ; si la pièce nécessite la fougue et la tempête Bruno la fait (écoutez le Nord du Nord) ; etc. C’est grandiose.

J’ai eu le plaisir de rencontrer Bruno à plusieurs reprises soit en 2005 et en 2008. À chaque fois il s’est montré très honnête, généreux et franc.

Je me rappelle encore mon étonnement lorsque, lui ayant demandé de prendre un cours d’accompagnement avec lui, il m’avait répondu : «je ne donne pas de cours ; on ira prendre un café.» Wow! C’était encore mieux que ce que j’imaginais.

Lors de cette rencontre, nous avons parlé de toutes sortes de musiques. Bruno m’avait, entre autres, fait part de son intérêt pour la musique post-grégorienne, celle de Stevie Wonder et son amour de la fugue et du contrepoint (je crois qu’il enseignait ces matières au conservatoire de Québec.)

Toujours est-il que lorsque venu le temps d’aborder la question de l’accompagnement musical, ses propos furent d’une simplicité étonnante. «Quand tu accompagnes, tu te mets au service de l’espace poétique de la personne que tu accompagnes. Tu n’imposes ce que tu veux ; tu écoutes et tu épouses la sensibilité de l’artiste.» Cette idée a littéralement transformé ma façon de jouer de la musique, point à la ligne.

Voici plusieurs extraits à écouter : Le nord du nord et  Les arpilles

Le voici qui interprète, en compagnie de sa femme Paule-Andrée Cassidy et de Reggie Brassard, une chanson de Barbara.

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=WwEZNnUujOE]

Chanson de Barbara
Voix : Reggie Brassard et Paule-Andrée Cassidy
Piano : Bruno Fecteau
Photos : Richard-Max Tremblay
Laklé d’un noël sismique 2005 (Studio Sismique et Caméléon)

Repose en paix l’ami.

À propos de la création

« […] j’aime ça faire des documentaires sur des choses que personne ne connaît, et moi non plus. En bas de ça, ce n’est pas intéressant. […] Tu sais, quand on a fait L’erreur boréale, qui connaissait la foresterie au Québec ? Rien. Tout le monde [tenait ça pour] acquis, ça va bien, il y a bien du bois, il va toujours en avoir. Là on arrive – bang ! -, ce n’est pas ça [du tout]. Et puis là, on fait ce film-là, moi j’apprends un peu aussi comment ça fonctionne, la gestion de forêts, tu sais, c’est quoi ça, cette grande abstraction-là si importante. Là c’est le fun, là, [maintenant] c’est avec les Algonquins – je ne les connaissais pas. Donc, là, c’est un plaisir parce qu’en même temps que j’apprends, bien le monde [va] apprendre aussi, ça, c’est clair. Ça fait que, ça, c’est cela que j’aime beaucoup des documentaires. »

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« Le monde, il faut que tu leur projettes un univers, il faut qu’ils rentrent dedans, puis ils vont « tripper » pendant trois minutes. Faut qu’ils « trippent » pour de vrai, là. C’est ça qui est la job. […] Il y a juste des mots qui flottent avec un petit peu de musique, puis ils sont dedans jusqu’aux dents. Il n’y a pas d’écran, il n’y a pas de projecteurs, pas de pop-corn, ils sont aux vues. C’est, c’est fantastique. Du cinéma pour les aveugles. »

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« […] de façon générale, j’ai toujours plus de musique en avance, parce que quand tu as trouvé ton thème, sur une chanson, tu as beaucoup de fait, déjà. Après, c’est des nuances. Mais quand tu as trouvé le titre de ton poème, il reste tout le poème à faire encore. C’est plus dur, c’est plus dur, ça. »

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« […] la chanson aussi c’est un art extrêmement… c’est très, très délicat, c’est un univers en deux minutes et demie. »

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« Il ne faut pas que tu sentes jamais la rime, puis il faut qu’elle soit là. Il faut que tu la ressentes. Il ne faut pas que tu y penses. Tu sais, aujourd’hui, tu écoutes une chanson, il y a des fois j’écoute des chansons qui viennent de sortir, et je devine trois phrases avant ce qui va arriver. »

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« Je peux me passer de la scène n’importe quand. Facilement. Ce n’est pas une drogue. Pas vraiment. Peut-être que je me trompe, il faudrait que je l’essaye un temps. »

« C’est souvent le dilemme des artistes, ça prend 23 ans pour écrire le premier album et il faut que tu produises le deuxième en six mois. »

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« La poésie, souvent, ça marche en confrontant des choses qui, en principe, ne se confrontent pas. Il y a un terme […] c’est le choc des images, tu sais. Puis, c’est ça qui frappe […] chez nous ou en région, je ne sais pas, on appelle ça “parler en fou”. »

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« […] c’est quand même un art, faire une chanson, c’est une pièce d’orfèvrerie, ça prend beaucoup de ta tête, tes yeux, tes sentiments, des affaires que tu ne comprends même pas comment ça fonctionne. Ça demande une concentration inouïe. »

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« [L’inspiration] ça ne se commande pas. Tu sais, ça se conditionne, mais ça ne se commande pas. »

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« Quand j’écris, je construis une chanson, il faut que les repères soient identifiables par tout le monde, facilement. Tu sais, je n’emploie pas beaucoup de concepts abstraits comme “pensée” ou “croire” ou… Ça, ça veut dire n’importe quoi pour tout le monde. Mais si tu mets une chaise, tu mets une table, tu mets un “char”… tu sais, quelque chose de précis […] Tu roules ça, des objets identifiables et des situations identifiables. Là, c’est la base. On est dans le concret. Tout le monde voit l’histoire. C’est toujours une histoire […]. »

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« C’est toujours une histoire, c’est toujours une histoire, on ne s’en sortira pas, on est des humains, nous autres, depuis qu’on est sur le bord du feu, il y a deux millions d’années qu’on se conte des histoires, ça ne changera pas, ça. C’est toujours… Un bon conteur d’histoires va toujours être capable de fasciner son monde ou de le transporter. »

À propos de l’identité

« […] même dans l’histoire, je me suis même demandé s’ils n’avaient pas envisagé ça, de tuer [les Amérindiens]. Mais, ça ne se faisait pas, comme on dit, on n’est pas des Américains, peut-être. Mais quand en 1850-1860, quand l’industrie du bois est arrivée, ils étaient carrément dans les jambes, eux autres. Donc là, ils les ont ramassés dans deux grandes réserves, les Algonquins – une à Maniwaki, et l’autre, à lac Témiscamingue -, mais c’étaient des camps de réfugiés, ce n’était pas d’autre chose que ça. C’était carrément de l’apartheid. Mais dans le but de les assimiler, leur faire perdre leur langue… Ils se disaient qu’en une vingtaine d’années, ils feraient la job. [Mais] ça a fait le contraire. Ça les a raffermit dans leur différence. »

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« Coupé à blanc en français ou bien en anglais, quelle différence ça fait ? Ce n’est pas prêt là, tu sais… Je ne le vois pas, le projet. Tu ne peux pas faire l’indépendance en même temps, puis continuer à gaspiller ton territoire. »

À propos du temps

« […] les gens ont dit : “Ça ne bouge pas, ça ne bouge pas.” Mais en général, les gens sont pris dans leur vie quotidienne, c’est bien préoccupant, tu sais. Moi, je suis un peu libre de mon temps, ça fait que je peux faire un certain travail que les gens n’ont pas le loisir de pouvoir faire. Je regarde ça, les chiffres, on voit ça, des fois, les chiffres, l’occupation d’une journée par l’ensemble de la population mondiale, c’est effrayant. »

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« […] les organisations ont beaucoup de difficulté à se dynamiser, à avoir du monde. Le monde, la majorité du monde… Ils regardent la télévision trois heures par jour. C’est la moyenne, ça. C’est 21 heures par semaine. Franchement, c’est beaucoup. Mais ce n’est pas juste au Québec, c’est à la grandeur de la Terre. C’est comme ça, c’est un phénomène, mais le monde est gelé par la télé. C’est ça que je voyais… J’hallucine. Vingt-et-une heures par semaine. Tu divises par sept jours, ça fait trois. Là, t’en travailles huit, t’en dors huit, t’en voyages deux, trois, t’en manges une couple… T’as le temps de te brosser les dents, puis c’est tout. »

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« Du temps libre. C’est ça, la plus grosse richesse. Du temps libre, puis de la soupe, puis t’es correct. »

À propos de la société

« Les premiers grands essais de libération ici, ça a été fait par des gars comme Leclerc, puis Vigneault, quand même, c’est des poètes, ça. […] Mais ce qu’ils disent, en fait, c’est qu’ils réactualisent quelque chose qui se perd dans le silence, qui se perd dans le quotidien. C’est le fait qu’on est quand même grégaire, tu sais, on vit ensemble, qu’on le veuille ou non, qu’on y pense ou non, on vit ensemble. Et je l’ai vu, il y a pas longtemps, sur un mur à Paris : “Ce n’est pas vrai qu’on est seul et individualiste, on est grégaire et dominé.” Je trouvais ça bien, tu sais… Les poètes, souvent, ce qu’ils font, c’est qu’ils rappellent cette chose de la nature tout à fait fondamentale. »

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« Ici, au Québec, on a une situation particulière, c’est parce que les Indiens n’ont jamais rien cédé. À partir de la rivière des Outaouais jusqu’aux Rocheuses, il y a des traités qui couvrent tout l’ensemble : c’est à cause du chemin de fer. Rendu au Québec, non, rien. Pourquoi qu’ils faisaient signer les traités avec les Indiens de l’Ouest ? C’est parce qu’ils reconnaissaient qu’ils avaient un certain droit sur le territoire. Mais, sans ça, tu ne fais pas de traités, si tu ne reconnais pas ça. Mais ils faisaient un traité pour l’éteindre tout de suite après, tu sais, éteindre les droits tout de suite après. Au Québec, ça ne s’est jamais fait encore. Les Algonquins pourraient exproprier Mont-Tremblant. »

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« Là, [les compagnies forestières] ont tout écrémé ça. Quand ils disaient qu’on prenait juste… on laissait les bons géniteurs, on prenait des arbres malades, ou bien on faisait une sélection… C’était tout de la fraude ça, ce n’était pas vrai, ça. Ils allaient chercher le plus gros numéro, puis les plus gros arbres. […] Là, j’attends les chiffres pour 2006, de combien de bois a été coupé au Québec. Mais le rapport Coulombe, quoi, c’est 2004. Dans ce temps-là, on coupait à peu près 30-31 millions de mètres cubes par année. Alors que la forêt en produit à peu près une vingtaine naturellement. Un tiers de trop. Mais l’année qui a suivi le rapport Coulombe, ils ont coupé 33 millions de mètres cubes : record absolu. »

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« Qu’est-ce qu’il dit, le rapport Coulombe ? Il dit : “On ne peut plus fournir les usines selon [leur] capacité, mais selon la capacité de la nature à fournir du bois aux usines.” C’est ça qu’il dit. C’est un peu ça, une gestion écosystémique. À l’heure où on se parle, le ministère responsable d’attribuer le bois, le ministère des Ressources naturelles, n’a pas encore contacté le ministère de l’Environnement. C’est lui qui dispose de tout l’élément éco-forestier […] Il faut que ces recommandations du rapport Coulombe se fassent. […] il faut sortir les grosses compagnies du bois, c’est les compagnies qui nous coûtent très cher […]. »

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« […] les journalistes, aujourd’hui, ils n’ont pas le temps. Encore plus en région. Souvent tu as des hebdomadaires […] où est-ce qu’il y a un journaliste qui est [pris] pour écrire tout ce qu’il y a dedans, des sports jusqu’aux morts. Tout. Ça fait qu’il n’a pas le temps. Tout ce qu’il fait c’est qu’il prend les communiqués du gouvernement, puis les communiqués des compagnies, puis il les recopie. »

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« Ah ! Changer le monde ! […] Je ne sais pas qu’est-ce qu’on serait si on n’avait pas eu de poètes. Qu’est-ce qu’on serait devenus ? C’est quelqu’un qui a dit ça [il n’y a] pas longtemps : les arts, peut-être que les arts, ça ne sert à rien, mais s’ils n’étaient pas là, ce serait [vraiment] plate. Ça, c’est tout ce qu’on peut dire. De là à changer le monde, je ne penserais pas. Mais c’est fort pareil, la poésie. D’ailleurs, j’avais… j’ai donné une série de conférences dans les cégeps, les universités et mon cour s’appelait La poésie fait rouler l’économie, et c’était bien, bien sérieux. »

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« Mais tu sais, c’est l’histoire du territoire, ça. Tu sais jusqu’à récemment, je pense […] c’était un trait particulier du Canada. C’est une majorité du monde qui vit autour de villes-usines comme ça. […] c’est la loi de la compagnie […] On pense toujours que le pattern a été le suivant : au départ, il y avait les Indiens, hein ? Ensuite de ça, il y avait des Blancs. Mais, en fait, ce n’est pas exactement comme ça que ça s’est passé, et puis ce n’est pas exactement comme ça que ça se passe encore aujourd’hui. T’avais des Indiens, ensuite, c’est les compagnies qui sont venues. Les forestières, les minières et, plus tard, l’Hydro. Eux autres, ils ont mis… ils ont “locké” la ressource. C’est tout encore des contrats africains, ça là. C’est vingt-cinq ans, puis la loi des mines bien, ça, c’est pour toujours. Puis tasse-toi si je pense qui va y avoir un gisement qui est là, la société alentour de ça, c’est une quantité négligeable, là, tu sais. Et puis, c’est encore comme ça. »

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« Les jeunes, ils ne désertent pas les régions, c’est les régions qui ont déserté [les jeunes]. »

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« Ce n’est pas le poids des mots. C’est qu’à un moment donné, il faut toujours que tu escomptes que le monde [a] une tête sur les épaules, et puis le cœur à la bonne place. Quand tu pars de ce principe-là, tu vas toujours être capable d’aller [le] rejoindre. »

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« [Mon père], lui, il est d’une école où est-ce qu’il pouvait retourner dans le même secteur forestier deux, trois fois dans leur vie. […] jusqu’à après la guerre, tu n’avais pas le droit de toucher à un arbre en bas de huit pouces. Puis, comme les coupes se faisaient l’hiver, sur des sols gelés, bien, toute la régénération était tout le temps là. Ça repoussait tout le temps. Il n’y a pas d’autre manière de faire de la foresterie. Ça fait que c’est l’appétit, c’est l’appétit des grosses compagnies qui a fait… Bien, on en veut plus, on en veut plus, on en veut plus. Ce n’est pas qu’ils ne faisaient pas d’argent, c’est qu’ils n’en faisaient pas assez. C’est ça, le problème. Ils ont rentré les abatteuses, ils ont aussi… ils ont réussi, pendant des années, à justifier que ça pouvait être bon pour la nature. En tout cas, mon père puis ses chums forestiers, ils n’en croyaient rien. Il disait : “Non, non, ça c’est du pillage. Point final.” Puis il disait : “Ça, c’est politique. C’est politique.” Je ne comprenais absolument rien de ce qu’il voulait dire. Mais là, j’ai compris. »

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« C’est rare que tu entendes parler du monde qui [a] dit : “Bien si une compagnie fait de l’argent, c’est parce que c’est nous autres qui lui fait faire de l’argent.” C’est Chartrand qui disait… il a tellement raison, il dit : “Tu vas mettre un million de dollars sur le bord du chemin, la “pitoune” sortira pas toute seule, là, tu sais, ça prend du monde. ” Mais on est encore comme ça, les compagnies, ici […] on n’a rien de ça, tu sais, on a [que] les salaires. On reste encore, au Québec… on est au niveau des salaires, tu sais, on n’est pas participant à rien, on n’est pas – et c’est de moins en moins syndiqué, aussi. […] on retourne dans les années 1940. »

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« On prend la ressource, puis that’s it. Ce n’est pas fait [l’indépendance du Québec]. Pourtant, tu sais, s’il y avait une place où est-ce que la souveraineté aurait pu être faite, c’est bien dans les ressources naturelles, c’est à nous autres. Dans les forêts. C’est à nous autres, c’est la Constitution canadienne qui le donne, les provinces sont propriétaires de leur territoire, c’est ça, la Constitution canadienne. »

À propos de l’échec

« [Les membres du groupe Abbittibbi], on s’était séparés dans des conditions qu’on n’acceptait pas. Ça a toujours été frustrant, on a travaillé comme des démons pendant cinq, six ans, puis il n’y a rien qui arrivait. Puis là, c’est plate. Là, tu te sépares, t’es pauvre, t’es cassé… Mais jamais en mauvais termes, par exemple. Ça fait que quand j’ai eu l’occasion, avec le succès de Tu m’aimes-tu… Il faut dire que j’étais producteur de mes propres affaires, pour la simple raison que personne n’en voulait. Ça fait que là, donc, j’avais la part du producteur qui est beaucoup plus importante que celle de l’artiste, là. Ça fait que c’est avec ça que j’ai produit [Chaude était la nuit, le disque d’Abbittibbi]. »

 

Source

Il nous arrive tous un jour ou l’autre d’y être confronter. Voici quelques idées émises à ce sujet par l’ami Brian Eno.

«Quelques artistes qui ne censurent pas leur propre travail: Picasso, Miles Davis, Prince. Ce sont des gens qui mettent cartes sur table, et sont peu portés vers l’auto-critique ou l’auto-censure. Ils disent, « Laisse le marché décider; laisse le monde décider. » On n’est peu-être pas bien placé pour juger soi-même.

C’est une forme d’humilité. À vrai dire, un mélange d’arrogance qui dit, « Je sais que j’ai du talent à revendre », et de l’humilité qui dit, « Je ne suis pas celui qui peut décider ».»

«C’est honteux de voir combien la production de disques peut être long de nos jours. Mais mon nom est M. Radin, M. Coupe-les-Options. Je crois que c’est une des raisons que les gens aiment travailler avec moi, car je dis, « Fais ceci, c’est correct, nous y arriverons. »

L’important ce n’est pas d’explorer toutes les options. C’est d’en faire fonctionner une.»

«Lorsqu’on a recours à l’auto-censure, on peut se débarasser autant des bons bouts que des mauvais.»

«Aussitôt qu’on extériorise une idée, on y voit des aspects qui n’étaient pas clairs lorsqu’elle ne faisait que flotter dans sa tête.»

«Je commence surtout en faisant une belle pagaille, puis voir si je peux m’en sortir.
Si le premier pas est brillant, on se retrouve dans de beaux draps. On ne sait pas trop comment le suivre; on a peur de le gâcher. Alors faire la pagaille est un bon début – et pour cela je suis très habile.»

«Aussitôt que j’avais défini la forme de la chanson, je faisais un plan sur papier, en y ébauchant tous les espaces où je voulais des mots, et je la fredonnais avec tout ce qui me passait par l’esprit. Chaque fois que je tombais sur une phrase qui j’aimais, je l’écrivais dans sa case particulière du canevas.

J’arrivais peu à peu à une sorte de document ‘trouvé’ composé de morceaux à demi obscurci – et tout ce qu’il me restait à faire était de remplir les vides en reconstituant ce que je croyais être le sens de chaque parole. Au fait, de l’écriture automatique.»

«Pensez à la culture comme un grand jardin, elle a aussi besoin de compost. Plusieurs font des choses peu dramatiques ou radicales ou même peu intéressantes; ce ne sont que de fonctions digestives. On conjugue et on essaie plusieurs petites choses.

Si vous pensez à la musique de cette façon, cela rend bien plus facile l’idée qu’il y a peut-être beaucoup de choses que vous ne voulez plus entendre. Elles arrivent et elles meurent et elles deviennent le compost qui aidera autre chose à pousser.»

Et une autre de Jeff Kauppi

«L’avis est comme une couche.
Il doit être changé à l’occasion sinon il commence à puer.»

À écouter : éloge de la page blanche de l’ami Jim Corcoran

Source : Musicthoughts.com

« Mourir en combattant, c’est la mort détruisant la mort. Mourir en tremblant, c’est payer
servilement à la mort le tribut de sa vie. » , William Shakespeare, extrait de  La vie et la
mort du roi Richard II

« L’expression « mort naturelle » est charmante. Elle laisse supposer qu’il existe une mort
surnaturelle, voire une mort contre nature. » Gabriel Matzneff

« La mort, c’est un peu comme une connerie. Le mort, lui, il ne sait pas qu’il est mort. Ce
sont les autres qui sont tristes. Le con, c’est pareil. » Philippe Geluck, extrait de Le
succulent du chat

« Ne sais-tu pas que la source de toutes les misères de l’homme, ce n’est pas la mort, mais
la crainte de la mort ? » Epictète, extrait des Entretiens

« La mort ne surprend point le sage : il est toujours prêt à partir. » Jean de La Fontaine,
extrait de la fable La Mort et le mourant

« Ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort. » Antoine de Saint-Exupéry

« Ce pour quoi tu acceptes de mourir, c’est cela seul dont tu peux vivre. » Antoine de
Saint-Exupéry

« Vivre, c’est naître lentement. Il serait un peu trop aisé d’emprunter des âmes toutes
faites! » Antoine de Saint-Exupéry

« Et je crois que tout arrive
Que tout vient
À qui sait mourir
Pour mieux revivre
Ce n’est pas sans peine
Je croit qu’on revient mieux
Après le deuil de soi-même
Que tout vient
À qui sait mourir
Pour mieux revivre » Daniel Bélanger, extrait de Revivre

« Je prends sur moi de ne pas mourir.» Gaston Miron

Ce vidéo des Étreintes de Daniel Bélanger n’a pas rapport à la mort. J’aime sa mélancolie. Bon vendredi et bonne écoute!

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=2CoiWX09LEY]